The Muse, par Jessie Burton | Eponine & Azelma

Book Cover de The Muse de Jessie Burton
Critiques

The Muse, par Jessie Burton

« I’ve seen what success does to people, Isaac, how it separates them from their creative impulse, how it paralyses them. They can’t make anything that isn’t a horrible replica of what came before, because everyone has opinions on who they are and how they should be. »

« J’ai vu ce que le succès faisait aux gens, Isaac, comment il les éloigne de leur impulsion créative, comment il les paralyse. Ils ne peuvent plus produire autre chose qui ne soit pas une horrible réplique de ce qu’ils ont déjà fait, car tout le monde possède une opinion sur ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être. »

Cette phrase issue de The Muse, résume bien à quel point il est difficile de publier un 2ème roman après un fantastique succès! Jessie Burton le sait bien et grâce à ces quelques mots, elle nous prévient, en quelque sorte, d’avance que ce roman ne va sûrement pas arriver à la cheville du premier…

Et effectivement elle était attendue au tournant avec cette nouvelle fiction : son premier livre, The Miniaturist (VF: « Miniaturiste » traduit par Dominique Letellier chez Gallimard) a été l’un des romans les plus vendus au monde en 2015. Il a même dépassé J.K Rowling (l’auteur de la saga Harry Potter) au Royaume-Uni : une vraie prouesse littéraire et commerciale !

Book Cover de The Miniaturist par Jessie Burton

The Miniaturist – Jessie Burton

Elle revient donc aujourd’hui avec The Muse, sorti il y a quelques semaines, et déjà en bonne place sur la liste des best-sellers anglo-saxons. Il trouvera sûrement des amateurs au pied du sapin auquel il est joliment assorti … Comme je le dis souvent sur le blog, les maisons d’édition anglo-saxonnes font de vrais efforts pour rendre les couvertures de livres attrayantes. Et The Muse n’échappe pas à la règle ; il a une allure folle en bleu nuit avec ces symboles colorés rappelant une broderie. Un véritable tableau…

Book Cover de The Muse de Jessie Burton

The Muse – Jessie Burton

 

Allons tout de même au-delà des apparences pour savoir ce qu’il vaut.


The Muse, captivant mais décevant

Londres, 1967 : Odelle est une jeune femme originaire de Trinidad, en recherche d’ emploi. Elle finit par décrocher un poste de sténo dans la galerie d’art Skelton à Londres. Sa vie bascule lorsqu’un jeune homme débarque à la galerie avec un tableau, apparemment perdu depuis des décennies. Cette oeuvre aurait été peinte par un certain Isaac Roblès en 1936 pendant la guerre d’Espagne. Mais plusieurs mystères entourent cette découverte : la supérieure d’Odelle, Marjorie Quick semble elle-même, avoir du mal à s’en remettre…

Arazuelo (Espagne), 1936 : Olive Schloss, 19 ans, fille d’un riche galériste juif viennois, et d’une mère anglaise, s’ennuie dans l’immense propriété que ses parents louent dans le village. Ils sont anglais, mais suite à la dépression de Sarah, la mère d’Olive, la famille s’est exilée en Espagne. Teresa et Isaac, demi-frère et soeur, sont les employés de la maison. Teresa et Olive vont devenir inséparables tandis que la jeune fille et Isaac , tous deux passionnés par la peinture, vont entamer une liaison passionnée. Ils vont alors, suite à un quiproquo, partager un secret…


Odelle & Olive, des vies parallèles

Vous l’aurez compris, le tableau réapparu soudainement à la Galerie Skelton est la clé de cette histoire, divisée en deux parties qui se chevauchent sans cesse.

Pas beaucoup d’originalité dans la forme de l’intrigue : une double histoire qui se fond en une seule, ce n’est pas inédit…

Le lecteur assiste surtout aux changements de vie des deux personnages principaux , Olive et Odelle, dans un laps de temps finalement très court pour chacune des deux. C’est là que Jessie Burton impose son style et son thème de prédilection : The Muse est une histoire de femmes. Mais de femmes de caractères, tout comme Petronella dans The Miniaturist d’ailleurs.

Olive est une adolescente de 19ans, dont le talent n’a pas encore explosé aux yeux de sa famille. Elle est passionnée par la peinture, mais persuadée qu’une femme ne peut être une artiste. Convaincue qu’elle ne connaîtrait jamais le succès si elle présentait ses toiles au monde entier, et en particulier à son galériste de père, elle préfère de loin offrir sa réussite à un autre… Et n’a que faire que « sa muse » devienne le signataire de ses toiles.

« Her father always said that of course women could pick up a paintbrush and paint, but the fact was, they didn’t make good artists. »

« Son père disait toujours que, les femmes pouvaient bien se munir d’un pinceau et peindre, mais la réalité c’est qu’elles ne font jamais de bonnes artistes. »

 

Olive a plus d’espoir en l’amour qu’en la réussite professionnelle… Malheureusement elle a plus de talent pour le deuxième.

 

De son côté Odelle, jeune immigrée originaire de Trinidad, apparaît comme un symbole de l’émancipation des femmes dans les années 60. Elle souhaite s’élever dans la société et devenir plus qu’une marchande de chaussures. Son rêve c’est l’écriture, mais tout comme Olive, elle ne croit pas en sa réussite. Arrivée à Londres pleine d’espoir elle a vite déchanté, confrontée au racisme et à la pauvreté.

 

« I thought London would mean prosperity and welcome. A renaissance place. Glory and success. I thought leaving for England was the same as stepping out of my house and onto the street, just a slightly colder street where a beti with a brain could live next door to Elizabeth the Queen. »

« Je pensais que Londres était synonyme de prospérité et d’accueil. Un endroit pour renaître. La gloire et le succès. Je pensais que partir pour l’Angleterre était aussi simple que sortir de chez moi et mettre un pied sur le trottoir, dans une rue juste un peu différente, ou un « Beti » avec un peu de jugeote pouvait vivre juste à côté de la Reine. »

 

Odelle trouve cet emploi de sténo dans la galerie Skelton, et sa vie va changer : sa supérieure, la mystérieuse Marjory Quick, va l’aider à publier son premier texte et se prendre d’affection pour elle. Odelle va enquêter sur le tableau et ses soupçons sur l’origine de l’oeuvre vont l’amener à se poser quelques questions sur la vie de Marjory. Petit à petit Odelle va prendre confiance en elle et sa personnalité va s’affirmer.

Il est très intéressant de regarder les deux personnages évoluer, et de constater que leurs caractères sont en fait très similaires : les deux femmes sont en avance sur leur temps. Elles sont timides et souffrent d’un manque absolue de confiance en elles. Leurs talents respectifs seront alors révélés par quelqu’un d’autre qui se chargera de les mettre devant le fait accompli avec plus ou moins de reconnaissance. Teresa croit dans le talent de son amie Olive : elle voudrait qu’Olive parle à son père de ses peintures et soit reconnue comme une artiste dans le monde entier ! Et Marjory, elle, veut persuader Odelle qu’il serait bon qu’elle publie ses textes, et elle va d’ailleurs le faire à sa place.

Une bonne étoile les lie toutes les deux… La différence est qu’Olive ne veut pas être reconnue pour son talent. Elle n’ a que faire du succès. Et c’est là que, selon moi, Jessie Burton se perd un peu.

 

Peu de surprises et quelques incohérences

Est-il vraiment concevable qu’une artiste talentueuse ne veuille à aucun prix profiter d’un succès probable ? Olive « offre » littéralement ses peintures, et son identité à Isaac. Je comprends le dédoublement de personnalité de l’auteur vis-à-vis de son personnage : elle même ayant eu du mal à digérer le succès de son premier livre (voir la bio de l’auteur ci-dessous) ; elle nous explique ici que le succès et la reconnaissance ne sont pas forcément synonymes de bonheur et de bien-être. Elle aurait peut-être préféré rester dans l’ombre elle aussi, refusant le culte de la personnalité souvent rattaché aux artistes ayant explosé très tôt.

Néanmoins, ce refus de l’appropriation du succès trouve ses limites dans le personnage d’Olive qui rêve de voyages, de peinture et surtout d’une école d’art à laquelle elle postule ! Pour quoi faire alors ?

Certains personnages ne sont pas très fouillés ; d’autres qui pouvaient être intéressants sont complètement éclipsés : Harold le père d’Olive, galériste juif viennois, aurait peut-être pu être plus travaillé vu la période à laquelle Jessie Burton situe son existence. Sa maîtresse supposée n’apparaît jamais, alors qu’un faux suspense est élaboré sur cette liaison.

On pourrait également reprocher à l’auteur, le timing de cette histoire : les flashbacks vers 1936, donnent l’impression que l’histoire se déroule sur une grande période. Mais en fait la façon dont Odelle découvre la vérité sur la peinture d’Isaac Roblès est vraiment digne de la partie de Cluedo le plus basique… Les indices sont gros comme une maison, les coïncidences sont faciles, et les situations sont parfois très clichés. Odelle va résoudre l’énigme en un temps record !

Bref, il y a dans The Muse un manque de crédibilité certain.

Un style toujours séduisant 

Si l’on reste sur notre faim niveau suspense, Jessie Burton démontre tout de même une nouvelle fois, un talent monstrueux pour les descriptions. Si l’art est au centre de ses deux romans, ce n’est pas pour rien : l’auteur possède un sens aiguisé des couleurs, des symboles, et des formes. Tout comme Olive elle décrit avec une minutie de peintre les paysages qu’elle imagine. Elle est immensément douée pour qualifier l’environnement de ses personnages.

“Grounded colours on the fields – ochres and grasshopper greens, the folkloric tenderness of russet furrows and mustard browns.”

« Des couleurs terriennes dans les champs – des verts ocres et sauterelle, la tendresse folklorique des sillons roux et des marrons moutarde. »

 

Ce don pour la description se retrouve également dans la précision des ambiances et des faits historiques. Jessie Burton s’est beaucoup documentée pour situer ses histoires pendant la guerre d’Espagne et dans le Londres des années 60. Elle accorde une grande attention aux détails et fait peser sur lac famille Schloss toute la tension de leur environnement. Les prémices de la guerre se font petit à petit de plus en plus pesantes. Le roman est en ce sens très ambitieux.

Jessie Burton aime également se plonger dans le processus de création : les deux personnages sont des artistes et abordent de façon différente leurs deux domaines. L’auteur aime nous raconter les coulisses de l’art, la façon dont une oeuvre naît.

Conclusion : on l’achète

Malgré quelques faiblesses, The Muse est un livre captivant : on est tenu haleine par plusieurs branches de l’histoire. Qui va sortir vivant de ce village espagnol ? Qui va ramener la peinture d’Isaac Roblès à Londres ? Qui est Marjory Quick ? Olive vivra-t-elle de ses succès ? Bref, autant de questions qui vous font tourner les pages du livre jusqu’au bout. Jessie Burton continue donc sur sac lancée… Difficile toutefois de rattraper le succès de The Miniaturist car The Muse manque de magie. Mais j’ai hâte de voir comment cet écrivain va évoluer.


Qui est Jessie Burton ?

Jessie Burton

Jessie Burton

Jessie Burton est une actrice et auteure britannique âgée de 34 ans. Couronnée par le succès incroyable de The Miniaturist il y a un an et demi, elle vit aujourd’hui à Londres dans le quartier de Forest Hill. Après avoir traversé une sévère dépression suite au succès de ce premier livre, elle publie aujourd’hui The Muse. Le roman a été écrit dans un état presque second, et les sujets du livre, la perte de l’identité, le détachement vis à vis de l’oeuvre d’art et du succès , font complètement écho à ce dont elle souffre depuis toute petite : des phases intenses de déprime et d’angoisse plus communément appelées « dépersonnalisation ».

Fille unique d’une mère professeur à l’université, et d’un père architecte reconverti en restaurateur de céramiques, elle grandit à Wimbledon. Elle commence à se passionner pour le théâtre et se met à jouer dans des téléfilms assez tôt. Son goût pour la comédie la pousse à rejoindre la Central School of Speech and Drama après des études d’anglais et d’espagnol à Oxford. Après plusieurs échecs en tant qu’actrice, et de petits rôles sans grand intérêt, elle devient assistante de direction dans la City à Londres pour subvenir à ses besoins.. Elle retrouve alors l’un de ses cahiers d’université et se redécouvre une passion pour l’écriture qu’elle avait enfoui il y a longtemps au profit de la comédie. Passionnée par la peinture et voulant se servir de cet univers pour écrire, elle se lance dans la rédaction de The Miniaturist, après une visite au Rijksmuseum d’Amsterdam. Elle ne réalise pas qu’elle est sur le point de produire le best-seller de l’année 2015. Miniaturiste, situé au 17ème siècle, raconte l’histoire de la jeune Petronella emprisonnée dans un mariage sans amour avec un riche homme d’affaires d’Amsterdam, qui se prend de passion pour  une maison de poupées miniature. Elle va vite découvrir que l’artisan chez qui elle achète les mini-meubles pour sa maison, lui fournit également des décorations qu’elle ne lui commande pas et qui ressemblent trait pour trait aux vrais meubles de la demeure dans laquelle elle vit… La suite : pas moins de 11 éditeurs se sont livrés une guerre sans merci pour acquérir le manuscrit. Cette fiction historique  a été traduite en 34 langues et s’est depuis vendue à plus d’un million d’exemplaires dans le monde. Le livre est en cours d’adaptation au cinéma et a reçu énormément de récompenses, squattant les listes de best-sellers durant toute la seconde partie de l’année 2015.  The Muse est son deuxième roman.

The Muse – Jessie Burton
Editeur : Picador
Pages : 464
Année : 2016

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