The Little Red Chairs, Edna O'Brien | Eponine & Azelma

Critiques

« The Little Red Chairs » par Edna O’Brien

The Little Red Chairs est le 24 ème livre d’Edna O’Brien, romancière irlandaise, âgée aujourd’hui de 85 ans. Publié l’année dernière en version originale, il paraîtra en septembre prochain en France chez Sabine Wespieser éditeur  sous le titre Les petites Chaises Rouges.
Le coeur du livre est consacré au Mal avec un grand « M » : comment un homme au passé trouble peut-il chambouler la vie d’un petit village reculé ? Et plus particulièrement d’une habitante, dont la vie va se trouver dévastée par cette rencontre…

Qui est Edna O’Brien ?

Portrait d'Edna O'Brien

Edna O’Brien

Née le 15 décembre 1930 à Twamgraney en Irlande, Edna O’Brien fit scandale dans son pays en 1961 après la publication de son premier roman The Country Girls, 1ère partie d’une trilogie éponyme : les descriptions trop équivoques de la sexualité féminine, vaudront à ce premier livre et aux deux autres tomes de la trilogie d’être interdits en Irlande. Féministe, dans un pays conservateur, catholique et nationaliste, elle fut comparée immédiatement à d’autres grands auteurs irlandais considérés comme sulfureux et provocateurs, James Joyce ou Frank O’Connor. Comme eux elle contribuera à alimenter le révisionnisme culturel irlandais.

Malgré une éducation catholique assez stricte, elle se maria en 1952, après avoir obtenu son diplôme de pharmacienne, eu deux enfants, mais divorça au milieu des années 60, son couple n’ayant pas survécu au succès de The Country Girls. Elle se consacrera ensuite entièrement à ses livres, nouvelles et pièces de théâtre. Parmi ses succès on trouve : A Pagan Placeen 1970 (en français Les Païens d’Irlande, chez Gallimard) ; House of Splendid Isolation, en 1994 (en français La Maison du splendide isolement, chez Fayard) ; Down by the River , en 1998 (Tu ne tueras point, chez Fayard) ; The Light of Evening, 2006 (en français Crépuscule irlandais chez Sabine Wespieser).

Elle écrivit également en 1981, une pièce intitulée Virginia consacrée à Virginia Woolf, et prît goût à la biographie avec des travaux sur James Joyce ou Lord Byron.

Récompensée à de multiples reprises par des prix littéraires, elle est notamment lauréate de l’ Irish PEN Lifetime Achievement Award, le Kingsley Amis Award ou encore du Los Angeles Times Book Prize.

Elle réside aujourd’hui à Londres.

 

« The Little Red Chairs »

Tolstoï disait qu’il ne pouvait y avoir que deux bonnes histoires dans le monde : « Un Homme en voyage », ou « Un Etranger arrive en Ville ». C’est après avoir entendu cette citation de la bouche du réalisateur qui la filmait pour un documentaire, qu’Edna O’Brien trouva l’inspiration pour écrire The Little Red Chairs, son dernier roman, et le premier depuis 10 ans¹.

The Little Red Chairs by Edna O' Brien (Faber & Faber)

The Little Red Chairs by Edna O’ Brien (Faber & Faber)

Vladimir Dragan débarque à Cloonoila, un petit village irlandais sans histoire, se faisant passer pour un thérapeute sexuel et guérisseur tout droit venu du Montenegro.
Il s’installe et monte son cabinet, suscitant la curiosité des habitants, et l’inquiétude des religieux du coin. De son côté Fidelma, la quarantaine, mariée à Jack désespère depuis des années de tomber enceinte. Elle a pourtant tout essayé mais rien n’y fait. Sa rencontre avec avec « Vlad » va lui porter « chance » ou du moins le croit-elle, puisqu’ils iront tous les deux jusqu’à louer une chambre d’hôtel afin de concrétiser le rêve de Fidelma, qui trompera ainsi Jack pour une seule nuit.
Fidelma enceinte de quelques jours se réjouit, même si les remords d’avoir trompé son mari la rongent. Mais quelques jours plus tard le malheur s’abat sur elle : Vlad est arrêté lors d’une excursion en bus, et sous les yeux des villageois ébahis, accusé de crimes de guerre. Il s’avère que le docteur « Vlad » aurait commis des atrocités pendant la guerre des Balkans. Il est en fait l’un des derniers criminels de guerre les plus recherchés au monde.
Le docteur à peine arrêté, un gang de migrants d’Europe de l’Est venu régler son compte à Vladimir, trouve en Fidelma sa victime idéale. Après tout, le « docteur » étant aux mains de la Justice, Fidelma servira de punching-ball aux jeunes hommes assoiffés de vengeance. Agressée, violée, torturée, Fidelma quitte le village pour Londres et commence un long voyage et une nouvelle vie, cumulant les petits boulots jusqu’à retrouver Vlad au Tribunal de la Haye

La lecture de ce roman magistral ne nous laisse pas indemne. C’est une oeuvre ambitieuse, admirable une fiction qui nous replonge dans les horreurs des années 90, un magnifique conte qui tourne mal.

C’est un incroyable « page turner » : on sait en commençant le roman que Vlad est un usurpateur, puisque la 4ème de couverture nous l’indique. Le suspense de la première partie réside donc dans l’attente de l’arrestation. En tant que spectateur de son arrivée dans le village, on ne peut que ressentir de l’impuissance face à tous ces personnages crédules et enchantés par le mystérieux arrivant. On aimerait leur dire « méfiez-vous », presque comme dans un roman policier dont on connaîtrait la fin. On les regarde donc un à un tomber sous le charme du monstre qui refait tranquillement sa vie au rythme du clapotis de la rivière. Et l’on ressent une empathie et une tendresse infinie pour Fidelma qui, à ses risques et périls, va se rapprocher dangereusement de Vladimir .

Dans les deuxième et troisième partie,c’est la confrontation finale entre Fidelma et Vlad que l’on attend et que l’on sent arriver comme une sentence.

Rares sont les romans qui savent mêler thriller, Histoire, féminisme et romance.

Edna O’Brien sait décrire comme personne les lieux, la charme magique de son Irlande natale, les personnages, les sentiments. Comme ici au tout début du roman, lorsqu’elle nous parle de la rivière de Cloonoila.

« The current, swift and dangerous, surges with a manic glee, chunks of wood and logs of ice borne along in its trail. In the small sidings where water is trapped, stones, blue, black and purple, shine up out of the river bed, perfectly smoothed and rounded and it is as though seeing a clutch of good-sized eggs in a bucket of water. The noise is deafening. »

« Le courant vif et dangereux, déferle avec une joie frénétique, transportant des morceaux de bois et des blocs de glace dans son sillage. Dans les petits embranchements, là où l’eau se retrouve piégée, des pierres, bleues, noires, et violettes, scintillent à la surface du lit de la rivière, parfaitement polies et rondes et l’on croirait voir de bons gros oeufs dans un panier d’eau. Le bruit est assourdissant. »

Un peu plus loin le lecteur fait la connaissance de Vlad pour la première fois. Avec de mots simples et un sens de l’observation sans pareil, le personnage est cerné, coincé, gravé dans la tête du lecteur pour tout le reste du livre.

« Bearded and in a long dark coat and white gloves, he stands on the narrow bridge, looks down at the roaring current, then looks around, seemingly a little lost, his presence the single curiosity in the monotony of a winter evening in a freezing backwater that passes for a town and is named Cloonoila. »

« Barbu et revêtu d’un long manteau noir et de gants blancs, il se tient debout sur le petit pont, baisse les yeux vers le courant qui rugit, puis regarde autour de lui, l’air un peu perdu, sa présence constituant à elle seule une curiosité en ce soir d’hiver glacé au coeur d’un trou perdu qui se fait passer pour une ville, et qui porte le nom de Cloonoila. »

Elle peut d’une page à l’autre prendre une autre peau, en changeant de narrateur à chaque chapitre, et en adaptant son vocabulaire et sa syntaxe à chacun d’entre eux.
Lorsque le docteur s’installe en ville, une bonne soeur intriguée par ses soins, s’aventure à prendre un rendez-vous pour une sorte de massage relaxant. Complètement charmée par Vlad elle en sort enchantée, et se demande ce qu’elle va bien raconter aux autres, et la description de cette expérience en devient presque gênante pour le lecteur, mais c’est là l’excellence d’Edna O’Brien.

« But she would not tell them that when she got up from that treatment bed and he had left the room, her energy was prodigal, a wildness such as she had not known since her youth, out in the fields when she pissed again trees, the way men did, pissed unashamedly. she would not tell them that. »

« Mais elle ne leur dirait pas que lorsqu’elle s’est relevé de la table de soins, après qu’il soit parti, son énergie était prodigue, un tumulte qu’elle n’avait pas ressenti depuis ses jeunes années, lorsqu’elle pissait contre les arbres, comme les hommes, pissait sans complexe. Elle ne leur dirait pas ça. »

Le langage devient simple et puéril lorsque c’est Mujo qui prend la parole, le serveur du restaurant du coin, réfugié des Balkans lui aussi, sa famille ayant été exterminée par l’armée de Vlad, qu’il reconnaît un soir dans le restaurant, avant l’arrestation. Personne alors ne veut le croire et tout le personnel le prend pour un fou.

« This is the voice from before, the voice he heard on television when he was three, or maybe four, the voice that put terror into people and filled them with fear before he fully knew what fear was. »

« C’est la voix du passé, la voix qu’il a entendu lorsqu’il avait trois ans, ou peut-être quatre, la voix qui a distillé la terreur chez les gens et les a remplis de peur avant même qu’il ne sache ce qu’était la peur. »

 

Tout s’accélère lors de l’arrestation de Vlad, (dont on ne connaîtra jamais le vrai nom) qui bouscule les évènements comme un jeu de dominos, et qui marque un coup d’arrêt à la vie de Fidelma telle qu’elle la connaissait.

On reconnaît sous les traits du personnage de Vlad, le vrai Boucher des Balkans,  Radovan Karadzic lui-même ex-fugitif, longtemps recherché pour des faits commis pendant la guerre de Bosnie, notamment pour le massacre de Srebrenica.
Pour rappel la guerre de Bosnie (1992-1995)  a opposé les communautés serbe, musulmane et croate et a fait au moins 100.000 morts et plus de 2,2 millions de réfugiés et de déplacés, soit la moitié de la population de l’époque.
Après plusieurs années de fuite, Karadzic est arrêté à Belgrade en juillet 2008, avant d’être transféré à La Haye. Il a été condamné au mois de mars dernier, (parfait timing pour Edna O’Brien) à à 40 ans d’emprisonnement, notamment pour génocide, crimes contre l’Humanité et crimes de guerre.

Le titre du roman The Little Red Chairs renvoie d’ailleurs, comme elle l’explique sur la page de garde, aux commémorations du 6 avril 2013, hommage au siège de Sarajevo qui débuta vingt ans plus tôt.

« (…) 11,541 red chairs were laid out in rows along the eight hundred meters of the Sarajevo high street. One empty chair for every Sarajevo killed during the 1,425 days of siege. Six hundred and forty-three small chairs represented the children killed by snipers and the heavy artillery fired from the surrounding mountains. »

« (…) 11.541 chaises rouges ont été placées en rangs serrés tout le long des huit cents mètres de la plus grande rue de Sarajevo. Une chaise vide pour chaque Sarajevien tué pendant les 1425 jours de siège. Six cents quarante-trois chaises représentaient les enfants tués par les snipers et leur artillerie lourde qui tiraient depuis les montagnes alentours. » 

Les 11.541 chaises rouges symbolisant les victimes du siège de Sarajevo

Les 11.541 chaises rouges symbolisant les victimes du siège de Sarajevo

Les 11.541 chaises rouges symbolisant les victimes du siège de Sarajevo

Les 11.541 chaises rouges symbolisant les victimes du siège de Sarajevo

 

Edna O’Brien donne donc le ton dès le titre : si les personnages sont fictifs (et encore) c’est un vrai évènement qu’elle veut mettre en lumière et il ne faut donc pas aller chercher très loin pour en savoir plus sur l’identité et le passé de Vlad et les atrocités qu’il a commises. On retrouve d’ailleurs la description de ces évènements, la réalité se mêlant à la fiction, lors du premier jour du procès de Vlad à La Haye, procès auquel assiste Fidelma.

« He enumerated the thousands of civilians arrested, brutalized, killed, the tens of thousands uprooted by force, the hundreds of thousands besieged for months, years, killing sprees, cyclones of revenge, detainees held in dreadful places of detention and hundreds executed. Yet, when the accused was confronted with these multiple crimes, he deflected them with claims of victimisation or offered implausible explanations. »

« Il (ndlr : le procureur) énuméra les milliers de civils arrêtés, brutalisés, assassinés, les dizaines de milliers de déracinés, les centaines de milliers d’assiégés des mois durant, les tueries de masse, les cyclones de vengeance, les prisonniers  coincés dans des lieux de détention terribles, et les centaines d’exécutés. Pourtant, lorsque l’accusé fut confronté à ces multiples crimes, il les envoya valser en criant à la victimisation ou en offrant d’improbables explications. »

Ce qu’elle veut nous dire c’est que le Mal peut revêtir de multiples costumes et que les plus grands tyrans, même si nous ne pouvons y croire, ont aussi aimé, ont eu peur, se sont cachés, ont prié, ont joué. Le Mal ne se repère peut-être pas si facilement, et les personnalités des plus grands malades de ce monde ont toujours été ambiguës. Il serait plus facile de les repérer et de s’en méfier si les « méchants » se repéraient à des kilomètres comme dans les films. Mais ce n’est pas le cas, et entre deux massacres ils pouvaient aussi aller cueillir des champignons, ou jouer avec leurs animaux… (cf : http://www.telegraph.co.uk/books/authors/edna-o-brien-evil-little-red-chairs-interview/)

Fidelma elle, voudra aller jusqu’au bout de son histoire avec Vlad.

Après l’arrestation du bourreau, et une scène de torture atroce dont est victime son ancienne maîtresse, difficilement soutenable et admirablement rédigée par Edna O’Brien, elle coupe le cordon avec son beau village, son mari et rejoint Londres pour entamer une existence plus simple, plus pauvre mais plus remplie. Elle cumule les petits boulots et traverse l’Europe pour se rendre à la Haye assister au procès de son ancien amant. Et elle parviendra à s’entretenir avec lui plusieurs fois après le verdict.

The Little Red Chairs ne dénote pas dans l’oeuvre d’Edna O’Brien : comme dans beaucoup de ses précédents romans, il se concentre autour de la vie d’une femme mise au ban de la société irlandaise, pour avoir trompé la morale. En plus de revêtir son habituel habit féministe, il donne la parole aux migrants, aux victimes, aux réfugiés. Il tente de représenter le Mal et de questionner le lecteur sur ses rapports avec lui.
Un livre bien malheureusement d’actualité…

 

¹http://www.telegraph.co.uk/books/authors/edna-o-brien-evil-little-red-chairs-interview/

Previous Post Next Post

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply