"Little Deaths" par Emma Flint | Eponine & Azelma

Couverture de Little Deaths par Emma Flint
Critiques

« Little Deaths » par Emma Flint : un bon polar inspiré de l’affaire « Alice Crimmins »

S’il fait froid chez vous en ce mois de février, ce n’est pas Little Deaths et son atmosphère caniculaire d’été new-yorkais qui va vous réchauffer… Et pour cause, il s’agit d’un thriller et l’ambiance y est plutôt glaciale. Le crime est affreux, et l’enquête plutôt expéditive…

En cet été 1965, quelque part dans le Queens, banlieue de New-York, Ruth Malone, 26 ans, couche ses deux enfants en leur souhaitant bonne nuit. Le lendemain matin, Ruth s’aperçoit que Frankie et Cindy ont disparu. Impossible de les retrouver, il n’y a aucune trace des deux enfants autour de la maison. Elle appelle alors son ex-mari, Frank, et tous deux préviennent la police.

Mère célibataire, Ruth est serveuse dans un bar à cocktails et subvient difficilement aux besoins de ses enfants. Elle aime s’habiller, se maquiller, danser, plaire aux hommes et il lui arrive souvent d’en ramener chez elle pour des histoires sans lendemain.

Les enquêteurs vont alors se servir de cette image de femme indépendante et séduisante pour retenir tous les éléments contre elle et la soupçonner.

Quelques jours plus tard les corps de Frankie et Cindy seront retrouvés sans vie, Ruth devient alors la suspecte numéro un des meurtres ; un jeune reporter, émue par la jeune femme, et non convaincu de sa culpabilité, va tenter de la disculper.

Portrait de Emma Flint

Emma Flint

Il s’agit du premier livre d’Emma Flint, documentaliste originaire de Newcastle, et passionnée de faits divers et d’histoire. Elle aime rechercher la noirceur chez les êtres et c’est ce qu’elle a fait avec ces personnages. Bien que britannique, elle est allée déterrer l’affaire Alice Crimmins, qui a divisé l’Amérique dans les années 60. Grâce à ce premier livre elle entre de plein pied dans le monde du polar féministe !

 

Ruth Malone, héroïne très aboutie dans un ensemble parfois cliché 

 

Little Deaths s’ouvre sur Ruth, aujourd’hui en prison, se souvenant de sa vie d’avant, et de son ancienne routine matinale. La première page du livre est donc consacrée à un rituel plutôt futile : choisir ses vêtements et se maquiller. Ces deux habitudes, reflets d’une féminité assumée, vont pourtant la mener à sa perte.

Dans ces premières pages, Ruth se souvient du temps où elle se maquillait et où elle devenait vraiment elle-même. Toute cette scène résume à elle seule le problème de Ruth : elle n’aura jamais réussi à fendre l’armure en public, à faire couler ce maquillage. Elle a voulu rester déguisée, et cacher ses émotions. Pour cela, la police la croira coupable, d’abord de désinvolture puis de meurtre.

Ruth est une femme moderne, en avance sur son temps , qui fait fi des convenances et qui ne répond pas aux critères de la mère parfaite des années 60.

Le Sergent Charlie Devlin, chargé de l’enquête, et misogyne avéré, ne va alors pas chercher plus loin, supposant que Ruth s’est probablement débarrassée de ses enfants qui entravaient sa vie dissolue…

Malheureusement pour Ruth, au-delà de son apparence superficielle, son attitude lors de son arrestation va également jouer contre elle. Essayant de tout garder pour elle, elle s’empêche de pleurer et d’exprimer des émotions en public. Elle noie son chagrin en continuant de chercher du travail et en s’achetant des vêtements.

L’image que donne Ruth au public, avide de scoops et de faits divers, ne fait qu’appuyer la thèse de la police : froide et indifférente à la mort de ses enfants, elle est donc coupable.

“She don’t look how a woman should look when her kids go missing”

“Une femme dont les enfants ont disparu ne devrait pas ressembler à ça”

Tout le génie d’Emma Flint est d’avoir réussi à découper chirurgicalement les phases du deuil chez Ruth : le lecteur la voit s’effondrer, nier, espérer. On sait tout des émotions qu’elle ressent jour après jour. Et l’on comprend le masque qu’elle porte en sortant de chez elle, continuellement poursuivie  par une nuée de paparazzi et de journalistes. Comme dans cette scène, à l’enterrement de sa fille :

“To everyone who came to offer their condoleances, she put out her other hand, her amber eyes bright and unblinking through black chiffon, her voice harsh from smoking, and from the effort of  keeping the tears back.

She wanted to break down. To fall to her knees, to scream, to beg, to bargain.”

“A chaque personne qui venait lui présenter ses condoléances, elle offrait sa main libre, ses yeux clairs, couleur ambre ne sourcillant jamais à travers sa voilette noire, sa voix brisée par la cigarette et par la répression de ses sanglots. 

Elle voulait s’effondrer. Tomber à genoux, crier, supplier, négocier.”

Ruth reste de marbre en toutes circonstances et c’est cette image qui va suffire à la condamner. Elle ne pleure pas assez, ne s’évanouit pas assez. Lorsque les enquêteurs l’amèneront reconnaître le cadavre de sa fille, elle s’effondrera : eux diront qu’elle a fait ça pour les appareils photos.

Le seul à croire en elle est un reporter d’un journal local : Peter Wonicke. Il comprend vite que Ruth Malone est une coupable idéale, condamnée d’abord pour son mode de vie plus que pour le meurtre de ses enfants. Il va alors essayer de l’aider et de mener l’enquête de son côté, mais sera vite rabroué par sa direction, qui préfère cette tournure des événements, bien plus croustillante qu’une autre version.

“I know it ain’t that big a story yet. But it will be. You got two dead kids, no witnesses, and a hot broad who’s slept with half of New York. If it ever goes to trial, it’ll be . . . dynamite.”

“Je sais que ce n’est pas une histoire qui fait la une pour l’instant. Mais cela va le devenir. Tu as deux enfants morts, pas de témoin, et une chaudasse qui a couché avec la moitié de new York. Si on arrive jusqu’au procès, ça va être …de la dynamite.”

Le principal atout de l’ouvrage est donc la peinture de Ruth par l’auteur, et son talent à nous faire vivre ses émotions de l’intérieur.

On aurait d’ailleurs apprécié qu’elle laisse la narration à Ruth plutôt que de donner la parole à Peter, qui lui est à mon sens, un personnage cliché sans grand intérêt.

Les reproches que je pourrais faire à ce livre sont d’ailleurs du même ordre : certains personnages comme Peter, ou le sergent Devlin sont de véritables caricatures. Le jeune reporter idéaliste qui fouine un peu trop, et le policier misogyne qui aime le café et les donuts, sont des personnages sans consistance.

Ils répondent à l’image collective que l’on fait de ces professionnels dans les années 60 : un cliché hollywoodien qui gâche l’analyse si fine de la personnalité de Ruth.

Certains passages sont donc assez téléphonés et je n’ai pas particulièrement apprécié les extraits mettant en scène la police ou les journalistes.

En revanche la fin du livre est plutôt bien amenée, Emma Flint attend les toutes dernières pages pour nous révéler le dénouement. Je n’ai pour ma part, pas vu la fin arriver, et jai tourné et tourné les pages de ce livre pour arriver à la fin !

Il s’agit donc d’un très bon polar, qui pêche par le caractère caricatural de certains personnages, mais qui compense ce défaut par une excellente approche du personnage principal. La fin est de la pure imagination car, la vraie affaire qui a donné naissance à ce livre reste aujourd’hui non résolue.

Le personnage de Ruth est en effet inspiré par une personne ayant réellement existé : Alice Crimmins.

 

L’affaire Alice Crimmins

Alice Crimmins, ses avocats et son ex-mari, le jour de son procès, le 23 mai 1968

Little Deaths est un copié-collé de l’histoire d’Alice Crimmins : le 14 juillet 1965, Alice s’aperçoit que ses deux enfants Eddie et Missy ont disparu. On découvre le corps de Missy quelques jours plus tard, celui d’Eddie ensuite. Même si aucun motif n’a jamais pu être relié aux meurtres de ses enfants, Alice Crimmins est inculpée, condamnée à plusieurs reprises, et envoyée en prison. Elle en est sortie en 1977 ; elle est toujours en vie à ce jour mais se cache des médias depuis 40 ans.

Et pour cause : taxé à l’époque de mère indigne par la presse, jugée pour sa vie de mère célibataire fêtarde, et apprêtée, elle n’a bénéficié d’aucun répit, d’aucune empathie.

Aucune preuve n’a jamais permis de prouver le meurtre des deux petits : ils ont disparu un matin sans laisser de trace. L’enquête à conclu à la négligence de la mère, forcément coupable.

Coupable du meurtre de ses enfants ? Ou coupable d’être une femme libérée ? La question ne se pose même pas.

En 1965, les identifications par l’ADN n’existent pas ou sont très peu performantes, la police scientifique non plus. Rien n’a été fait dans les règles, les recherches n’ont pas été poussées très loin.

Aujourd’hui encore, on ne sait pas qui a tué les enfants Crimmins. Impossible de rouvrir cette affaire qui date d’il y a bien trop longtemps.

Plusieurs oeuvres cinématographiques et littéraires se sont inspirés de cette affaire, y compris un roman de Mary Higgins Clark intitulé Where Are The Children? (VF: « La Maison du guêt », traduit par Anne Damour, éd. Livre de Poche)

Emma Flint s’est donc inspirée de cette histoire pour son roman : comment ne pas imaginer Ruth ressemblant exactement à la photo ci-dessus ? Son personnage principal est on ne peut plus réaliste et ceci explique peut-être pourquoi Ruth est extrêmement aboutie, contrairement aux personnages plus fictifs du livre.

La fin élaborée par l’écrivain est une pure fiction ; nous ne saurons jamais qui a enlevé les deux petits, ni pourquoi. c’est peut-être Alice Crimmins, peut-être pas…

Le procès qui s’est tenu est en tout cas une mascarade: quelques centaines d’années après la chasse aux sorcières de Salem, les Etats-Unis ont mis au pilori une femme trop libre et trop séduisante ; prouvant ainsi que si la vie est un éternel recommencement, la misogynie n’a pas fini de traverser les siècles.

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