Être une femme et jouer Shakespeare dans l'Angleterre du 17ème siècle | Eponine & Azelma

Vivien Leigh (as Titania) dans "A Midsummer Night’s Dream"
Articles traduits

Être une femme et jouer Shakespeare dans l’Angleterre du 17ème siècle

Si vous passez par Londres, en bon fan de littérature, vous devez allez voir l’exposition « Shakespeare In Ten Acts » qui s’ouvre demain, 15 avril, et se tiendra jusqu’au 6 septembre, à l’occasion des 400 ans de la mort du dramaturge.
L’exposition est à la British Library (forcément) et elle survole 400 ans et plus d’histoire Shakespearienne : des premières productions sur scène aux adaptations les plus récentes. On y trouve des costumes, des manuscrits, des livres etc…
Et on y parle notamment de la libération des actrices, qui à l’époque n’avaient pas le droit de jouer les personnages féminins sur scène. 

Le Guardian (plus précisément son supplément du dimanche, The Observer) nous raconte comment les comédiennes se sont émancipées et ont réussi à s’imposer sur scène au 17ème siècle.

Traduction (libre) de l’article de Vanessa Thorpe « Secret lives of women who broke taboo to act in Shakespeare », daté du Dimanche 10 avril 2016, paru dans The Observer.

Will Kempe, Richard Burbage, et David Garrick, grandes figures du théâtre élisabéthain , n’ont jamais réussi à graver leurs noms dans le marbre, mais ils ont conservé jusqu’à aujourd’hui une jolie réputation sur les planches.
Mais qu’en est-il des actrices qui ont joué à leurs côtés ? Leurs noms ainsi que leurs réputations, ont été complètement oubliés.

Jusqu’en 1660, les rôles féminins dans les pièces de Shakespeare étaient majoritairement interprétés par de jeunes garçons ou de jeunes hommes. Mais de nouvelles recherches menées par la British Library ont révélé les détails des carrières de quelques-unes de ces actrices, qui ont osé joué des personnages shakespeariens sur scène, en dépit des interdictions et des préjugés.

Taxées à l’époque de prostituées, ou au mieux, de jolies diversions, ces six ou sept grandes actrices ont dû se battre pour se faire une place au sein de compagnies exclusivement masculines. Tout en repoussant régulièrement les avances des riches spectateurs, prêts à payer de petits extras pour assister aux changements de costume…

La British Library détient d’ailleurs une copie d’un incroyable prologue, destiné à l’époque, à avertir le public de la présence d’une réelle actrice sur scène un soir de représentation. Pour la première fois une véritable femme va jouer Desdemona dans Othello.
Ecrit par l’acteur et poète Thomas Jordan, à l’hiver 1660, le prologue promet que cette actrice est  « loin d’être ce que l’on peut appeler une prostituée, en Desdémone blessée par le Maure ».

Ces mots, originellement prononcés devant le public sur la scène du théâtre Vere Street à Lincoln’s Inn, avec d’autres documents très rares, composent  le cœur de l’exposition « Shakespeare In Ten Acts », qui célèbre les 400 ans de la mort de l’écrivain. Le prologue de Jordan souligne la puissance sexuelle de ce moment historique, tout en essayant de diminuer son importance :

 «I come unknown to any of the rest,

to tell you news, I saw the Lady dress’t,

the woman plays to day, mistake me not,

No man in Gown, or Page in Petty-coat,

A woman to my knowledge, yet I cann’t

(If I shoud dye), make affidavit on’t.»

On pourra également voir dans cette exposition, une copie originale de la proclamation royale datée de 1662, ayant permis aux femmes d’apparaître sur une scène professionnelle. Depuis 1647, une ordonnance puritaine avait complètement interdit les représentations théâtrales, mais treize ans plus tard, deux troupes, l’une dirigée par William Davanant, l’autre par Thomas Killigrew, obtiennent l’autorisation de se produire sur scène.
C’est deux ans après, que Charles II, grand fan de théâtre, décrète officiellement que « tous les rôles féminins mis en scène par l’une de ces deux troupes pourront être interprétés par des femmes ».

C’est la compagnie de Killigrew qui choisit de mettre en scène Othello en cet hiver 1660 ; la commissaire de l’exposition Zoë Wilcox, pense savoir quelle est l’identité de l’actrice qui a joué ce fameux premier rôle féminin, bien qu’une note gribouillée sur le prologue, suggère qu’il aurait pu s’agir d’une certaine Mademoiselle Morris. « Il y a très peu de preuves écrites, mais on pense qu’il s’agissait d’une certaine Ann Marshall. C’est ce qui semble le plus logique ,» dit-elle.

Ann Marshall, connue aussi sous le nom de Mademoiselle Quin, devint une star du théâtre, tout comme sa sœur, Rebecca.
Pendant un temps on a cru que la première Desdemona féminine avait été jouée par Margaret Hughes, une actrice qui finira par rejoindre la troupe originale du Théâtre Royal de Drury Lane, et connaîtra une grande carrière ; elle deviendra également la maîtresse du Prince Rupert, un cousin de Charles II.

Margaret Hughes, l'une des premières actrices à avoir fait carrière au 17ème siècle. Photo : Kean Collection/Getty Images.

Margaret Hughes, l’une des premières actrices à avoir fait carrière au 17ème siècle. Photo : Kean Collection/Getty Images.

Parmi les autres grandes actrices qui osèrent passer le pas, on trouve également Ann Barry et Mary Saunderson (ou Mademoiselle Betterton), la première à avoir interprété Juliette dans Roméo et Juliette et Lady Mcbeth.

Mais ces nouvelles stars provoquèrent de violentes réactions. Le 3 janvier 1661, après une représentation de The Beggars’ Bush par la troupe de Killigrew, Pepys écrivit : « c’est la première fois que je vois des femmes arriver sur scène. »
Durant plusieurs années, ces femmes ont plus été perçues comme des objets de curiosité pour des fans voyeuristes, qui prenaient une pièce de théâtre pour un peep show.

L’exposition propose également de découvrir les pages d’un journal, le Female Tatler, qui déplorait alors une nouvelle mode : les hommes venaient au théâtre et demandaient à s’asseoir dans les coulisses pour regarder les actrices mettre leurs costumes, au lieu de regarder la pièce dans la salle.
Le travestissement ne manqua pas de provoquer certains frissons sexuels parmi les spectateurs, et ces changements ont entraîné une moralisation de la société. Lorsque la délinquante (ndlr : pickpocket) Moll Cutpurse (de son vrai nom Mary Frith), la fameuse « Roaring Girl » londonienne qui avait l’habitude de s’habiller en homme, est devenue le sujet d’une pièce populaire et est apparue sur scène afin de promouvoir le spectacle, elle fut arrêté pour indécence.

De même, Edward Kynaston, un acteur qui avait continué d’interpréter des femmes malgré tout, développa un très grand attrait parmi les hommes et les femmes. « Ses riches admiratrices féminines sortaient avec lui régulièrement rien que pour se promener publiquement à ses côtés, alors qu’il était encore en costume shakespearien » raconte Zoë Wilcox.


Maxine Peake et Dame Harriet Walter , deux actrices contemporaines ayant joué des rôles shakespeariens masculins dans des productions récentes, témoignent pour cette cette exposition, dans des interviews vidéo . Les deux  comédiennes soulignent le travestissement et la fluidité de l’interversion des genres qui ont toujours existé dans les pièces du dramaturge.
« Evidemment, je connaissais l’histoire des gens qui jouaient Hamlet au temps de Ellen Terry , et Sarah Bernhardt », a déclaré Harriet Walter , qui a joué Brutus dans Jules César au sein d’un casting entièrement féminin au Donmar Warehouse à Londres . « Mais il y avait beaucoup plus… il y avait bien plus d’actrices jouant des rôles masculins, que ce que nous en savons aujourd’hui. Alors telle est la question : pourquoi n’a-t-on pas plus écrit là-dessus? ».

Source : http://www.theguardian.com/culture/2016/apr/10/secret-lives-of-women-shakespeare

 
Previous Post Next Post

You Might Also Like

No Comments

Leave a Reply