Don DeLillo revient avec Zero K | Eponine & Azelma

Couverture de Zero K. par Don DeLillo
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Don DeLillo revient avec un nouveau roman « Zero K » : son interview par le L.A. Times.

Dans la famille « auteurs-qui-ne-parlent-jamais-à-la presse-qui restent-enfermés-chez-eux-avec-leur-plume-et-dont-la-parole-est-rare-et-précieuse », je demande Don DeLillo !
Il s’agit de l’un des auteurs les plus mystérieux et néanmoins talentueux, de sa génération.

Portrait de Don De Lillo

Don DeLillo

Don DeLillo, fils d’immigrés italiens, est né Donald Richard DeLillo le 20 novembre 1936 à New York, dans le Bronx.

Après des études de communication il commence par travailler dans la publicité avant de décider d’arrêter à l’aube de ses trente ans. Il écrit son premier roman en 1971, Americana (Americana, éd. Actes Sud, 1992).

On trouve déjà ses thèmes de prédilection dans ce premier roman : la quête existentielle, la fascination pour l’image, l’angoisse de la mort. Même s’il est beaucoup plus personnel que ceux qui suivront.

Il publie ensuite nombre de best-sellers : White Noise en 1985 (Bruits de fond éd.Stock, 1986), Libra en 1988 (Libra, éd. Stock, 1989), The Names en 1989, (Les Noms éd. Actes Sud, 1990), Underworld en 1997 (Outremonde éd. Actes Sud, 1999), The Falling Man en 2007 (L’Homme qui Tombe éd. Actes Sud, 2008), Point Omega en 2010 (Point Omega, éd. Actes Sud, 2010). Ils sont pour la plupart traduits par Marianne Véron.

Devenu avec les années un auteur culte, il est également lauréat de nombreux prix prestigieux comme The National Book Award, et The Pen / Faulkner Award.

Aujourd’hui il est souvent cité comm l’un des quatre romanciers américains majeurs avec Thomas Pynchon, Philip Roth et Cormac McCarthy.

Cette semaine, il publie Zero K son 16ème roman : teinté de science-fiction et de beaucoup d’humour, il traite de la mort par le biais de la cryogénisation.

Couverture de Zero K. par Don DeLillo

Zero K, by Don DeLillo – éd. Scribner, 2016

Cette technique de conservation du corps, qui paraît totalement fictive est en fait bien réelle : quelques centres existent aujourd’hui aux Etats-Unis, ils offrent la possibilité à ceux qui le veulent de se faire cryogéniser en espérant que les nouvelles techniques, permettront dans le futur, de les ranimer ! Illégal en France, ce processus permet de maintenir le corps du défunt à -196 degrés grâce à la vitrification (on ne rentrera pas dans le détail). Et d’attendre sagement que les technologies et la science évoluent afin de pouvoir accéder à la résurrection. En échange de quelques dizaines de milliers de dollars bien évidemment. Sachez que 2000 personnes dans le monde ont déjà passé le pas.

Pour en revenir au roman de DeLillo, nous suivons donc Jeff et son père Ross, multi-milliardaire. Ross, la soixantaine est marié à Artis Martineau, belle-mère de Jeff, dont la santé décline. En tant qu’investisseur dans un centre de cryogénisation, il décide d’accompagner Artis se faire cryogéniser alors même qu’elle n’est pas décédée. Jeff plus sceptique, débarque au milieu du désert, dans le Centre en question, afin d’y retrouver son père et sa belle-mère…

Zero K est donc un roman sur la mort mais surtout le choix. Peut-on choisir de mourir et de se réveiller plus tard ? Peut-on défier la mort ? A-t-on le droit, avec de l’argent, d’assouvir son rêve d’immortalité ?

Je n’ai pas lu le livre, mais j’ai l’impression qu’il plaît bien aux critiques. Extrêmement bien rédigé comme à son habitude, le livre questionne notre rapport aux technologies et notre angoisse de la mort. L’homme croit pouvoir tout contrôler avec du pouvoir, de l’argent et la science. Et le livre lance le débat, puisque le père et le fils vont s’interroger sur l’intérêt de cette technique de conservation.

Le roman sortira bien entendu en France, a priori en 2017, chez Actes Sud évidemment, l’éditeur français de l’oeuvre de DeLillo.

En attendant voici une interview qu’il a donné la semaine dernière à une journaliste du L.A Times, profitons-en c’est rare !

Interview de Don DeLillo, par Carolyn Kellogg sur site du L.A. Times, traduite en français et datée du 29 avril 2016.

Si vous voulez joindre Don DeLillo, pas la peine de lui envoyer un e-mail ; il n’utilise pas de messagerie électronique. Il préfère communiquer par fax. Et rédige encore ses romans sur une machine à écrire.

Oublions cette réticence technologique, DeLillo est aujourd’hui un titan de la littérature américaine. Agé de 79 ans, il est l’auteur de 16 romans, dont White Noise (Bruits de fond éd.Stock, 1986), qui a remporté le National Book Award , et les bests-sellers  Underworld (Outremonde éd. Actes Sud, 1999) et Libra (Libra, éd. Stock, 1989).
En 2004, le Ransom Center (ndlr : Université du Texas) a acquis les archives de DeLillo.
En 2015, l’écrivain a reçu la Médaille de la National Book Foundation pour sa contribution aux Lettres américaines.

Dans son nouveau roman Zero K, le personnage de Jeff retrouve son père dans un centre de cryogénisation afin de l’aider à préparer sa cryogénisation et celle de sa belle-mère.

DeLillo réservera une de ses rares apparitions au Writer’s bloc de Los Angeles, le 11 mai prochain, où il débattra avec la romancière Rachel Kushner.

Il y a quelques jours il m’a parlé de Zero K au téléphone, mais aussi de l’écriture et de l’isolement.

Photo de Don DeLillo

Don DeLillo

Vous avez un style vraiment reconnaissable, bouillonnant et intense. J’aimerais vous parler un peu du travail en amont. Lorsque vous vous asseyez pour écrire, comment ces phrases vous viennent-elles ?

Ce n’est pas très facile à expliquer ni très facile à comprendre. Je ne suis pas sûr de comment se forme un paragraphe ou une phrase. Je ne peux pas dire que c’est automatique, mais je dirais plutôt que c’est intuitif. Et avec le temps je suis devenu de plus en plus conscient des lettres qui se forment sur la page, les lettres et les mots. Et des correspondances, pas seulement les sonorités mais les correspondances visuelles entre les lettres au sein d’un mot, ou d’un mot à l’autre. C’est un peu mystérieux. C’est comme si une page imprimée ne devait pas seulement posséder un sens littéraire, mais aussi un sens visuel.

Ecrivez-vous sur du papier, ou sur un ordinateur avec un écran ? Quand vous parlez d’une narration visuelle, qu’avez-vous devant les yeux à ce moment-là ?

J’ai toujours utilisé la machine à écrire. J’utilise aussi le papier et le stylo mais en complément. En fait, vers le milieu des années 70, j’ai du laisser tomber ma vieille machine à écrire, une Royal, qui a cessé de fonctionner. Et j’en ai acheté une autre, d’occasion, une Olympia qui ne m’a pas quitté depuis. Je préfère la machine à écrire car les caractères sont plus gros. Je peux donc mieux voir ce que j’écris.

Donc quand vous avez écrit Underworld (832 pages pour la version grand format) vous avez du accumuler un tas de papiers !

C’était énorme. Je crois que le manuscrit est au Ransom Center, et je ne sais pas si quelqu’un a compté les pages, la numérotation ne doit pas être bonne vu qu’il s’agit du premier brouillon. Mais le manuscrit final, je crois, fait plus de 1.000 pages, mais je ne sais pas si c’est 1.100 ou 1.400 – je ne sais vraiment pas.

Couverture du livre Underworld by Don DeLillo - éd. Scribner, 1997

Underworld by Don DeLillo – éd. Scribner

Et vous n’êtes jamais passé aux nouvelles technologies…

Non jamais.

C’est intéressant, votre agent m’a dit que vous n’utilisiez même pas les e-mails. Mais dans Zero K, il y a une scène où les personnages sont à l’arrière d’un taxi et chacun essaie désespérément de faire disparaître une vidéo sur un écran [DeLillo rigole]. Vous savez clairement de quoi vous parlez. Comment arrivez-vous à la fois, à connaître le monde, et à rester isolé dans votre écriture ?

C’est une question intéressante. Je pense que je ne suis en fait qu’à quelques centimètres de ce monde. Je suis au courant de tout ce qu’il se passe, de toutes les innovations. Et bien sûr j’ai des amis et ma femme utilise les mails. Donc je n’en suis jamais très loin. Et j’utilise même un iPad pour mes recherches. Si j’ai besoin de me renseigner, je regarde d’abord sur ma tablette. Et pas forcément lorsque je travaille. Je l’utilise si j’ai besoin du titre d’un film, ou du nom du réalisateur, je tape alors quelques mots-clés dans l’iPad.

Qu’avez-vous fait comme recherches concernant les sciences et la cryogénie pour Zero K ?

J’ai essayé de ne pas en faire trop. Bien sûr j’ai fait quelques recherches mais je ne voulais pas aller au-delà du nécessaire non plus. Très tôt dans l’écriture, j’ai décidé d’arrêter de regarder mes documents et d’inventer ce que je pouvais, en restant dans les limites de la réalité. Je pense que la clé de l’aspect cryogénique c’est que dans ce centre, il y a un projet dénommé « Zero K » pour lequel les gens sont volontaires et partants pour la cryogénisation même s’ils ne sont pas mourants du tout. C’est l’essence du roman, en quelque sorte. C’est du volontariat et, à ce que je sache, cela n’existe pas dans notre réalité tri-dimensionnelle.

Si nous vivons dans la réalité tri-dimensionnelle, quelle est la réalité de la fiction ?

Je pense aux deux dimensions d’un écran ou d’une page sur laquelle les gens lisent. On espère, les écrivains espèrent, que leurs personnages vivent dans un monde tri-dimensionnel, d’abord dans leur imagination puis dans celle des lecteurs.

Lorsque je conçois une scène, est-ce que je la vois en trois dimensions ? La réponse n’est pas si facile. Je vois la scène, je vois les personnages. Je vois les rues, les voitures, et ils ont l’air d’exister dans ce niveau spécial de réalité mentale. Je peux distinguer les traits du visage d’un personnage lorsque j’ai une idée concernant ce personnage, lorsque je l’imagine dans une pièce, et la plupart du temps une pièce assez banale – sauf lorsque je décris précisément la pièce – cela arrive quelque part dans Zero K – et là je vois la pièce beaucoup plus clairement.

Vous dites que dans votre esprit les personnages habitent une sorte d’espace en trois dimensions qui ne prend forme que lorsque vous décrivez le lieu pour une raison ou pour une autre. Est-ce que chacun de vos livres occupe une place particulière ? Ou y-a-t-il carrément une « Planète DeLillo » quelque part, avec tous vos livres réunis , « The Names » (Les Noms éd. Actes Sud, 1990), « End Zone »…

Je pense que chaque livre occupe un espace bien à lui. Mais je me souviens plus trop bien de mes premiers ouvrages, ceux des années 70. Je me souviens de quelques scènes, et quelque fois j’ai même du mal à me rappeler du prénom du personnage principal. Tout redevient un peu plus clair lorsque l’on atteint les années 80, avec The Names. Mais seulement un peu. C’est un processus bizarre.

De quel processus je parle ? Juste le processus qui amène un écrivain à oublier ses premiers ouvrages et à s’en détacher. Nécessairement. C’est l’un des privilèges de la vieillesse.

Avec Paul Auster vous vous êtes dédiés mutuellement des livres. Parlez-vous de ça ensemble ou avec d’autres auteurs ? De la nécessité de se détacher de ses premières oeuvres ?

Quand je discute avec d’autres auteurs, on parle en général de cinéma. C’est vrai. C’est plus facile de parler de ça. C’est juste que je ne parle pas vraiment beaucoup de mon travail avec les autres écrivains, et je ne parle pas beaucoup de leur travail non plus. Ou alors très peu. Quand je me retrouve en tête à tête avec un autre auteur c’est comme si l’on était deux personnages dans un vieux Western avec une bande-son très laconique dans le fond. Voilà ce qui se passe quand je parle livres avec un autre écrivain.

[pause]

Randolph Scott et John Wayne.

Quel film avec Randolph Scott ou John Wayne me conseillez-vous ?

Le dernier film de – c’est quoi son nom déjà, le réalisateur qui a fait « The Wild Bunch » (La Horde Sauvage, 1969) – il a fait un vieux film très impressionnant avec Randolph Scott. Et j’aime à croire qu’il s’agit du dernier film de Randolph Scott, parce qu’il est d’un haut niveau. Le nom du réalisateur c’est Sam Peckinpah. Vous voyez je suis presque sûr qu’il a dirigé ce film avec Randolph Scott.

Les lecteurs du L.A. Times vont être ravis de savoir que vous vous souvenez de ce film.

Je ne me souviens même pas de mes propres livres. Donc tant que je me souviens de ces vieux films…

Vous dites que vous ne vous souvenez pas vraiment de vos premiers livres, mais vous vous rappelez des vieux films. Lisez-vous des œuvres contemporaines ou regardez-vous des films modernes ?

Je vais au cinéma, oui. Et je lis de la fiction contemporaine, mais pas autant qu’avant. Je pense que c’est comme une retraite ou une semi-retraite. Ce n’est juste plus comme avant. Je dévorais vraiment les fictions, toutes sortes de fictions, américaines ; européennes, et d’ailleurs. Je le fais toujours mais pas avec autant d’impatience.

En revanche je vois toujours beaucoup de films. Bien sûr il y a les DVD, et je vois beaucoup de ces films à la maison. Mais je vais quand même au cinéma régulièrement.

Si vous lisez moins qu’avant comment casez-vous l’écriture dans votre emploi du temps ?

Cela dépend de mon temps libre. J’en ai eu très peu dernièrement, je pense que dans un avenir proche j’en aurai plus, et j’espère bien continuer à écrire plus, et à lire plus.

Laissez-moi vous poser une question d’étudiante, une question un peu décalée.

Ok.

Il y a un personnage dans Ratner’s star, Billy Twillig, né William Terwilliger. Comment avez-vous inventé ce nom-là ?

Cover du livre Ratner's Star by Don DeLillo - éd. Knopf, 1976

Ratner’s Star by Don DeLillo – éd. Knopf, 1976

C’est une très bonne question. Je voulais un nom courant. Je voulais un nom qui puisse passer dans un cartoon, dans un film, ou dans une bande dessinée pour enfant. Twillig m’a semblé parfait. Je ne sais pas – Ratner’s Star (L’Étoile de Ratner, Actes Sud, 1996) c’était il y a longtemps.

Laissez-moi vous raconter une anecdote à propos de « Ratner’s Star ». Les mots du titre résument en quelque sorte le livre. Le deuxième mot « S-T-A-R », est le miroir du premier mot dans lequel il y a « R-A-T » plus le S. Les quatre mêmes lettres sont dans les deux mots.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Et bien euh, cela veut dire que l’auteur est un peu déséquilibré.

Non c’est très Oulipien. Est-ce que je l’ai bien prononcé ?

Oui c’est ça. Et c’est tout ce que je peux dire sur Terwilliger et Twillig. Je ne me souviens plus de ce que j’avais en tête, sauf que je voulais un nom de personnage de bande dessinée, ou de comptine.

Je suis sûre que vous aimez tous vos livres, mais avez-vous un préféré ?

C’est très dur pour moi de choisir un préféré. On ne peut pas dire que j’aime mes livres. J’éprouve une grande satisfaction à l’idée d’avoir écrit tous ces livres. Mais si je devais choisir l’un d’entre eux, ce serait soit Underworld soit Libra. Ou peut-être Zero K.

Source http://www.latimes.com/books/jacketcopy/la-et-jc-don-delillo-q-a-20160426-story.html

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