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« A Book Of American Martyrs », par Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates a toujours nourri une passion pour la boxe : comme elle le décrit elle-même, (http://bit.ly/2p3wKfp) ce sport est la « représentation stylisée d’une lutte à mort ».

Elle en a fait plusieurs sujets d’articles, des essais, qu’elle a d’ailleurs compilés dans un livre publié en 1987, qui s’intitule On Boxing (VF: « De La Boxe« , éd. Tristram, traduit par Anne Wicke, 2012)

Each boxing match is a story, a highly condensed, highly dramatic story -even when nothing much happens: then failure is the story

Un match de boxe c’est une histoire, une intrigue hautement condensée, hautement dramatique -même quand rien ne se passe : alors c’est l’échec qui en devient le sujet.

Si chaque match est un roman, A Book Of American Martyrs c’est l’histoire d’un combat. La mise en scène d’ une bataille autour d’un sujet qui divise l’Amérique : l’avortement.

Une lutte à mort pour la vie ou pour la liberté selon le côté duquel on se place. Deux familles sont sur le ring représentées par leur champion. Et chacun croit combattre pour ce qui est juste.

Les deux héros, les deux martyrs de ce livre sont deux militants de leurs causes respectives ; deux hommes qui ne survivront pas au combat. Car si la boxe est un art, un sport, un spectacle qui se termine par un K.O, une démonstration de force et non un homicide en public, Luther Dunphy et Gus Voorhees, eux, ne se contenteront pas de faire les morts, ils y perdront la vie.

 

 

Résumé

A Book of American Martyrs – Joyce Carol Oates

Luther Dunphy et Gus Voorhees vont se rencontrer pour la première et la dernière fois sur le parking de la clinique dans laquelle ce dernier exerce en tant que chirurgien pro-avortement.
Un matin, Luther Dunphy, fervent chrétien et militant anti-IVG, décide d’attendre le docteur Voorhees sur son lieu de travail, armé et bien décidé à éliminer celui « qui tue les embryons ». Sans peine, ni regret, il lui tire dessus, touchant par ricochet le chauffeur du médecin. Les deux victimes décèdent sur le coup, et Luther Dunphy est arrêté sur le champ sans opposer de résistance.
Les deux familles sont brisées, l’événement passionne les médias ; vont s’ensuivre le procès, la prison, les maladresses dans la gestion du deuil, des années de culpabilité, de dépression et de différends familiaux.

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Cover de Days Without End - Sebastian Barry
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« Days Without End » par Sebastian Barry

Days Without End est une fresque historique, mêlant guerre et histoire d’amour homosexuelle dans les Etats-Unis des années 1850. Ambitieux n’est-ce pas ?

Non seulement le pari est réussi, mais le livre est un petit chef d’oeuvre, car il a ce petit quelque chose en plus qui distingue les bons livres des grands livres. Preuve en est, il a remporté les Costa Book Awards, offrant ainsi à son auteur Sebastian Barry, une seconde récompense, fait inédit dans l’histoire du prix.

Le romancier Sebastian Barry, gagnant du Costa Book Awards 2016

Sebastian Barry, gagnant du Costa Book Awards 2016

 

Ce récit est raconté à la première personne par un vieux Thomas McNulty, une cinquantaine d’années après les faits.

Le jeune Thomas, âgé de 17 ans à peine, arrive aux Etats-Unis, seul, au début des années 1850, après avoir fui la Grande Famine irlandaise, sa famille ayant péri des suites de cette catastrophe.

Sans le sou, il débarque dans le Missouri et fait la connaissance d’un autre adolescent solitaire : John Cole. Ils empruntent tous les deux la piste de l’Oregon pour se rendre dans l’Ouest. Sur la route ils rencontrent Monsieur Noone, qui tient un saloon, et qui les engage pour divertir ses clients : ils devront se déguiser en femmes pour danser avec la clientèle masculine qui manque de présence féminine. Jeunes et beaux ils passent sans problème le test et gagnent leur vie en dansant tous les soirs.

Ils finissent tous deux par tomber amoureux et dès les trente premières pages, leur relation naît. Quelques mois passent ainsi, et l’adolescence s’éloignant, les deux jeunes hommes doivent trouver un autre job, leurs traits ne pouvant plus leur permettre de se déguiser en jeunes filles.

Ils s’engagent dans l’armée américaine qui se bat alors contre les amérindiens.

Ils sont envoyés en Californie, puis dans le Nebraska et enfin en Virginie. Plus tard, ils s’engageront dans la guerre de Sécession. Les combats sont affreux, l’armée massacre les Indiens, ils voient ce qu’ils n’auraient jamais pu imaginer… Thomas et John vont alors rencontrer une amérindienne orpheline, Winona, qu’ils vont adopter. Ils vont former une famille, complètement originale pour l’époque. Ils vont se séparer au rythme des combats et des périodes de repos, mais toujours se retrouver et s’accrocher l’un à l’autre au rythme du coeur battant de l’Amérique en construction.

 

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Couverture de Little Deaths par Emma Flint
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« Little Deaths » par Emma Flint : un bon polar inspiré de l’affaire « Alice Crimmins »

S’il fait froid chez vous en ce mois de février, ce n’est pas Little Deaths et son atmosphère caniculaire d’été new-yorkais qui va vous réchauffer… Et pour cause, il s’agit d’un thriller et l’ambiance y est plutôt glaciale. Le crime est affreux, et l’enquête plutôt expéditive…

En cet été 1965, quelque part dans le Queens, banlieue de New-York, Ruth Malone, 26 ans, couche ses deux enfants en leur souhaitant bonne nuit. Le lendemain matin, Ruth s’aperçoit que Frankie et Cindy ont disparu. Impossible de les retrouver, il n’y a aucune trace des deux enfants autour de la maison. Elle appelle alors son ex-mari, Frank, et tous deux préviennent la police.

Mère célibataire, Ruth est serveuse dans un bar à cocktails et subvient difficilement aux besoins de ses enfants. Elle aime s’habiller, se maquiller, danser, plaire aux hommes et il lui arrive souvent d’en ramener chez elle pour des histoires sans lendemain.

Les enquêteurs vont alors se servir de cette image de femme indépendante et séduisante pour retenir tous les éléments contre elle et la soupçonner.

Quelques jours plus tard les corps de Frankie et Cindy seront retrouvés sans vie, Ruth devient alors la suspecte numéro un des meurtres ; un jeune reporter, émue par la jeune femme, et non convaincu de sa culpabilité, va tenter de la disculper.

Portrait de Emma Flint

Emma Flint

Il s’agit du premier livre d’Emma Flint, documentaliste originaire de Newcastle, et passionnée de faits divers et d’histoire. Elle aime rechercher la noirceur chez les êtres et c’est ce qu’elle a fait avec ces personnages. Bien que britannique, elle est allée déterrer l’affaire Alice Crimmins, qui a divisé l’Amérique dans les années 60. Grâce à ce premier livre elle entre de plein pied dans le monde du polar féministe !

 

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« East West Street: On the Origins of Genocide and Crimes Against Humanity » par Philippe Sands

 

Salle 600 du Palais de Justice de Nuremberg. Automne 1946.

Hersch Lauterpacht et Hans Frank, tous deux avocats, sont à l’intérieur. Ce lieu héberge le procès le plus connu du monde, celui de Nuremberg.
Mais tous deux ne sont pas là pour les mêmes raisons. Ils ont en commun leur métier, mais aussi une ville: Lviv aujourd’hui située en Ukraine, mais polonaise pendant la guerre (anciennement Lemberg, ou Lwow), dans laquelle ils ont tous deux séjourné à des époques différentes de leurs vies.

Hersch Lauterpacht, est l’un des procureurs de l’équipe anglaise. Il est à l’origine de l’introduction de la notion de « crime contre l’Humanité » dans le Statut de Nuremberg.
Hans Frank, qui se tient sur le banc des accusés aux côtés de ses 20 autres collègues, a ordonné pendant la guerre, l’exécution, entre autres, de centaines de milliers de juifs polonais, dont beaucoup étaient originaires de Lviv/Lemberg.
Il est l’ancien avocat d’Hitler, et le chef du gouvernement de la Pologne occupée. Il sera pendu le 16 octobre 1946, pour crimes contre l’Humanité.

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Book Cover de The Muse de Jessie Burton
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The Muse, par Jessie Burton

« I’ve seen what success does to people, Isaac, how it separates them from their creative impulse, how it paralyses them. They can’t make anything that isn’t a horrible replica of what came before, because everyone has opinions on who they are and how they should be. »

« J’ai vu ce que le succès faisait aux gens, Isaac, comment il les éloigne de leur impulsion créative, comment il les paralyse. Ils ne peuvent plus produire autre chose qui ne soit pas une horrible réplique de ce qu’ils ont déjà fait, car tout le monde possède une opinion sur ce qu’ils sont et ce qu’ils devraient être. »

Cette phrase issue de The Muse, résume bien à quel point il est difficile de publier un 2ème roman après un fantastique succès! Jessie Burton le sait bien et grâce à ces quelques mots, elle nous prévient, en quelque sorte, d’avance que ce roman ne va sûrement pas arriver à la cheville du premier…

Et effectivement elle était attendue au tournant avec cette nouvelle fiction : son premier livre, The Miniaturist (VF: « Miniaturiste » traduit par Dominique Letellier chez Gallimard) a été l’un des romans les plus vendus au monde en 2015. Il a même dépassé J.K Rowling (l’auteur de la saga Harry Potter) au Royaume-Uni : une vraie prouesse littéraire et commerciale !

Book Cover de The Miniaturist par Jessie Burton

The Miniaturist – Jessie Burton

Elle revient donc aujourd’hui avec The Muse, sorti il y a quelques semaines, et déjà en bonne place sur la liste des best-sellers anglo-saxons. Il trouvera sûrement des amateurs au pied du sapin auquel il est joliment assorti … Comme je le dis souvent sur le blog, les maisons d’édition anglo-saxonnes font de vrais efforts pour rendre les couvertures de livres attrayantes. Et The Muse n’échappe pas à la règle ; il a une allure folle en bleu nuit avec ces symboles colorés rappelant une broderie. Un véritable tableau…

Book Cover de The Muse de Jessie Burton

The Muse – Jessie Burton

 

Allons tout de même au-delà des apparences pour savoir ce qu’il vaut.


The Muse, captivant mais décevant

Londres, 1967 : Odelle est une jeune femme originaire de Trinidad, en recherche d’ emploi. Elle finit par décrocher un poste de sténo dans la galerie d’art Skelton à Londres. Sa vie bascule lorsqu’un jeune homme débarque à la galerie avec un tableau, apparemment perdu depuis des décennies. Cette oeuvre aurait été peinte par un certain Isaac Roblès en 1936 pendant la guerre d’Espagne. Mais plusieurs mystères entourent cette découverte : la supérieure d’Odelle, Marjorie Quick semble elle-même, avoir du mal à s’en remettre…

Arazuelo (Espagne), 1936 : Olive Schloss, 19 ans, fille d’un riche galériste juif viennois, et d’une mère anglaise, s’ennuie dans l’immense propriété que ses parents louent dans le village. Ils sont anglais, mais suite à la dépression de Sarah, la mère d’Olive, la famille s’est exilée en Espagne. Teresa et Isaac, demi-frère et soeur, sont les employés de la maison. Teresa et Olive vont devenir inséparables tandis que la jeune fille et Isaac , tous deux passionnés par la peinture, vont entamer une liaison passionnée. Ils vont alors, suite à un quiproquo, partager un secret…


Odelle & Olive, des vies parallèles

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3 Book Reviews

J’ai lu ces trois livres ce mois-ci, trois livres fortement recommandés par les critiques, les booktubers, les libraires etc… Donc trois livres que je m’attendais à adorer ce qui n’est finalement pas le cas pour tous. C’est pour cette raison que je ne leur accorde pas un post entier à chacun.

Sachez que ces trois livres sont très différents les uns des autres, n’ont rien à voir entre eux que ce soit au niveau du genre, de l’histoire, des personnages etc… mais pourquoi pas en parler dans un même article !

 

The Essex Serpent, par Sarah Perry : mon préféré.

The Essex Serpent by Sarah Perry - éd. Serpent's Tail

The Essex Serpent by Sarah Perry – éd. Serpent’s Tail

 

Comment ne pas acheter ce livre juste pour la couverture ?? Les toqué(e)s de bouquins comme moi savent que parfois il suffit d’un rien pour déclencher un achat, et la couverture de ce livre est absolument sublime et donne envie de se balader avec dans le métro, rien que pour le plaisir d’avoir l’objet à la main, comme une pochette ou un petit sac.

Bon, passés ces commentaires très peu littéraires, ce livre est génial et je vous le recommande chaudement. Nous sommes dans l’Angleterre victorienne de la fin du 19ème siècle et nous partons à la rencontre de Cora Seaborne, fraîchement veuve et plutôt soulagée… Mariée à, feu, un aristocrate anglais et vivant dans un manoir en plein coeur de Londres, elle décide de s’exiler, à la mort de son mari un peu violent, à la campagne avec son petit garçon. Elle choisit le village de Aldwinter, dans l’Essex. Pourquoi ? Parce que Cora s’intéresse fortement à la biologie et à l’archéologie et qu’une rumeur fait état d’une drôle de créature peuplant les côtes d’Aldwinter, baptisée par les habitants « Essex Serpent« .

Elle s’y installe donc avec son fils, et sa « gouvernante », la jeune Martha. Elle va alors rencontrer le pasteur du village, William Ransome, marié avec enfants. Une relation amicale va alors naître entre ces deux-là que tout oppose : Cora est une naturaliste qui ne croit pas à la religion et qui croit en l’existence de la bête affreuse dont on lui a parlé ; William lui pense que l’existence de l’Essex Serpent ne peut être démontrée et que cette rumeur provient de la perte de foi des habitants du village qui trouvent dans cette créature une façon de croire à autre chose, et une raison de se réunir autour du sentiment de panique.

S’en suivront des conversations à n’en plus finir, des lettres, des situations cocasses qui donneront envie au lecteur qu’il se passe quelque chose entre les deux…

En dehors de ces deux fortes personnalités, on trouvera également plusieurs autres personnages tels que le médecin de feu Monsieur Seaborne, de qui Cora et Martha sont restées très proches, ou le couple d’amis de Cora qui lui présenteront le pasteur et sa famille.

Je ne vous en dis pas plus sur l’histoire pour ne pas spoiler ! Les personnages sont extrêmement bien construits, l’histoire est tortueuse mais on rentre dedans très vite grâce au fabuleux décor que nous dresse Sarah Perry : d’abord le Londres des années 1890, puis l’Essex terre natale de l’auteur, charmante campagne anglaise que l’on a l’impression de parcourir. Et surtout Cora représentée comme une forte tête, intelligente, cultivée, qui ne pleure pas la mort de son mari sous des chapeaux à la mode… Elle se fiche bien des apparences, et se moque de la bienséance, tout en composant une héroïne parfaite de la fin du 19ème siècle. on croirait presque que le roman a été écrit cent ans plus tôt. le livre est drôle, ironique, aborde des sujets fantastiques tels que la superstition et la foi, mais aussi la société des années 1890, l’amitié.

Sarah Perry n’est pas une inconnue des étagères de best-sellers des librairies anglaises puisqu’elle a rencontré un énorme succès avec son premier roman After Me Comes The Flood en 2014. Avec The Essex Serpent, Sarah Perry a reçu des critiques élogieuses des plus grands quotidiens nationaux britanniques, elle a même été comparée à Bram Stocker ou Charles Dickens par le poète John Burnside sur la 4ème de couverture.

« The Essex Serpent »

Auteur : Sarah Perry
Editeur : Serpent’s Tail
Pages : 418

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The Green Road par Anne Enright
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« The Green Road » , Anne Enright

The Green Road est le 6ème roman d’ Anne Enright, auteure irlandaise qui a également publié deux recueils d’histoires et un essai.

Le roman a été notamment nommé pour le Costa Award en 2015, le Man Booker Prize l’an dernier également, et pour le Baileys Women’s Prize for Fiction cette année (voir ici)

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Couverture de A Little Life
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A Little Life, le gros coup de coeur

A Little Life mais un « big book » …

Par la taille (il fait 720 pages en édition de poche, il faut donc s’armer de patience et ne pas avoir d’autre « urgence littéraire » en cours) mais surtout par le talent de conteuse de son auteur, l’américaine Hanya Yanagihara, dont c’est le deuxième livre.

Portrait de Hanya Yanagihara

Hanya Yanagihara

A Little Life va vous prendre tout votre temps libre, vous envoûter, vous faire rentrer totalement dans la vie de ses protagonistes si bien que les quitter sera une torture, vous faire tourner frénétiquement les pages, vous faire souligner et prendre des notes. Il est impossible de se consacrer à un autre livre en parallèle et pour cause A Little Life c’est LE livre du moment, il ne faut SURTOUT pas passer à côté ; voilà pourquoi on peut parler d’un « big book »: c’est un gros et grand livre.

Jude, Willem, Malcolm et J.B, quatre amis inséparables, s’installent à New York à la fin de leurs études. Impossible de dater le début du roman, aucun repère ne nous est donné : pas de contexte politique, pas d’événement culturel ou social. On comprend donc assez vite que l’histoire va tourner autour de ces quatre personnes, en vase clos. La bande se réunit assez souvent, sort dans les fêtes new-yorkaises, les galeries, déjeune au restaurant coréen du coin. Bref, une vie riche et une carrière prometteuse semblent destinées à chacun d’entre eux.

Willem, au caractère doux et bienveillant, est un acteur en devenir ayant perdu ses parents et son frère très jeune..
Malcolm est un futur architecte, fils d’une famille riche et respectée vivant dans les beaux quartiers de New York. Métisse, il ne se sent jamais vraiment à sa place nulle part.
J.B, d’origine haïtienne, élevé par sa mère, sa grand-mère et sa tante ; c’est un artiste-peintre qui adore utiliser ses amis comme sujets de ses projets artistiques.
Jude, est le plus secret et le plus complexe de la bande, avocat, on ne lui connaît ni passé ni famille. Ses amis n’en savent pas plus que le lecteur. On découvre assez vite qu’il a quelques soucis de santé, notamment des blessures aux jambes qui l’handicapent et lui causent des crises de douleur incontrôlables.

Et voilà que l’on suit ces quatre-là sur trente ans de réussite, d’échecs, de relations, de construction, d’emménagements, de déménagements…

Mais les chapitres passant, l’auteur va se focaliser sur Jude. Comme un travelling qui finit sur un gros plan, mais tout en subtilité.
Jude va devenir le personnage central du roman, et c’est son histoire mystérieuse qui va nous occuper et nous questionner comme dans un bon thriller pendant 700 pages.

Jude est très secret, et ne raconte jamais rien de son passé. D’où vient-il ? Pourquoi est-il blessé aux jambes ? Quelle enfance ? Quelle adolescence ?

« He was the most beautiful of them, with the most interesting face and the most unusual coloring, and he was the shyest, and so pictures of him always felt more precious than ones of the others. »

« Il était le plus beau d’entre eux, avec le visage le plus intéressant et de la teinte la plus inhabituelle, et il était le plus timide, du coup les photos de lui semblaient toujours plus précieuses que celles des autres. »

On ne connaît pas son histoire, ses amis ne la connaissent pas non plus (sauf Andy son médecin/ami qui soigne ses jambes). Lorsqu’il est questionné sur ses problèmes aux jambes, il répond qu’il a eu un accident de voiture dans sa jeunesse.
Mais voilà pour soulager ses douleurs, Jude se scarifie avec rasoirs et désinfectant. Et lorsque Willem le découvre, le livre bascule.

« There’s been an accident, Willem; I’m sorry. »

« Il y a eu un accident, Willem; je suis désolé. »

A partir de là, Jude qui n’était pour ses amis, qu’un homme un peu secret et légèrement handicapé, devient un être fragile à protéger.

Tout au long du roman, à l’aide de flashbacks, on en apprend plus sur l’histoire de Jude. Abandonné bébé dans une poubelle, il a été recueilli par des moines dans un monastère où il connaît une enfance terrible puisqu’il y a vécu l’enfer. Torturé, puni, frappé, abusé sexuellement, la lecture des sévices qu’il a subis est à peine supportable. Mais l’affection que l’on éprouve déjà pour ce personnage n’en est que renforcée.

Plus les chapitres défilent, plus le lecteur devient témoin des atrocités qu’il a subi enfant, mais également adolescent lorsqu’il s’échappera du monastère en compagnie de l’un des Frères, qui se révèlera pédophile : sévices sexuels, prostitution… L’accident de voiture se révèlera être bien plus dramatique que Jude ne le laisse entendre.
Evidemment ses amis ne savent rien de tout ça et il est hors de question pour Jude, trop honteux, de leur révéler ce qui s’est passé.

Jude est marqué au fer rouge par son passé et n’arrive pas à profiter de la vie comme les autres. Malgré sa réussite, son indépendance, son aisance financière, rien ne parvient à le sortir de sa torpeur ni à raviver un peu de vie dans son âme torturée. Rien, sauf Willem. Son confident qui deviendra par la suite un peu plus que cela, et qui lui apportera soutien et respect.
Les efforts de ses amis pour l’entourer et essayer de le comprendre, leur bienveillance, l’amour de Willem, n’arriveront pourtant pas à soulager son mal-être. Ses amis, qui n’arrivent pas à comprendre d’où viennent ses tourments, vont mobiliser toutes leurs forces pour l’aider.

A Little Life c’est avant tout une histoire d’hommes.
C’est une aventure masculine mais pas virile, une amitié tenace, une histoire de soutien, d’amour et d’admiration. Et c’est très rare dans la littérature contemporaine. Et c’est osé.

Hanya Yanagihara ne se moque pas de ses personnages, ne leur prête pas de traits caricaturaux. Qu’ils soient artistes (Willem, JB) ou qu’ils aient des métiers considérés comme sérieux (Jude, Malcolm, Andy), ils sont tous touchants, émotifs et généreux. Dans ce livre, pas de soirée bières autour d’un match de foot à la télévision, pas de grande discussion à la salle de gym…

A Little Life nous emmène dans les tréfonds du cœur des hommes, là où aucun écrivain n’ose jamais aller en littérature.

Et puis surtout il y a le personnage de Jude.
Les quatre amis s’interrogent, au fil des années, sur la vie qui passe, leur carrière, et même la vie de famille et le désir d’enfants.

Mais toutes les réponses à ces questions trouvent leurs limites avec Jude, ce personnage qui se sent tellement peu concerné par la vie. Comme s’il regardait le train passer, les gens grandir, tout en ne participant pas à la fête. Pas de happy end ou de bons sentiments, il n’arrive pas à se remettre de son passé, même avec l’aide de tous ceux qui l’aiment.

A Little Life by Hanya Yanahaguira (american cover) - éd. Doubleday

A Little Life by Hanya Yanahaguira (american cover) – éd. Doubleday

Il n’est qu’une blessure géante et béante, tout son corps souffre et son esprit également. Il ne sait pas ce qu’il fait là, il ne comprend pas l’amitié de ses amis, il ne voit pas leur amour même s’il est conscient de leur soutien et des angoisses qu’il leur fait vivre. Comme il nous l’explique dans l’un des plus beaux passages du livre, au moment où il envisage le suicide :

« For a while, they would mourn him, because they were good people, the best and he was sorry for that –but eventually they would see that their lives were better without him in it. They would see how much time he had stolen from them ; they would understand what a thief he had been, how he had suckled away all their energy and attention, how he had exsanguinated them. He hoped they would forgive him ; he hoped they would see that this was his apology to them. He was releasing them – he loved them most of all, and this was what you did for people you loved : you gave them their freedom. »

« Ils le pleureraient pendant un moment, parce que ce sont de bonnes personnes, les meilleures, et il en était désolé – mais le temps passant ils s’apercevraient que leurs vies seraient mieux sans lui. Ils s’aperçevraient de tout le temps qu’il leur a volé ; ils se rendraient compte qu’il était un voleur, à quel point il leur a pris toute leur énergie et leur attention, à quel point il les a rendus exsangues. Il espérait qu’ils lui pardonnent ; il espérait qu’ils se rendent compte que tout cela était en fait une façon de s’excuser auprès d’eux. Il était en train de les libérer – il les aimait plus que tout, et c’est ça que l’on fait aux gens qu’on aime : on leur rend leur liberté. »

 

Jude ne veut jamais suivre leurs conseils au risque d’aller encore plus mal, mais ses amis sont toujours là. Et ont toujours de nouvelles idées pour lui permettre d’avancer au propre comme au figuré.

Comme lorsque Willem propose à Jude de rentrer en taxi pour ne pas que son ami marche trop, en feignant lui-même la fatigue.

« This is Willem’s new strategy, and he is very fond of it : instead of telling him he can’t do certain things because it’s not good for its legs and back, Willem instead tries to make himself sound incapable in order to dissuade him. These days Willem is always too tired to walk, or too achey, or too hot, or too cold. But he knows that these things are untrue. »

C’est la nouvelle stratégie de Willem et il l’apprécie tout particulièrement : au lieu de lui dire qu’il ne peut pas faire ceci ou cela à cause de ses jambes et de son dos, Willem essaie de lui faire croire qu’il n’est pas en état lui-même pour l’en dissuader. Ces jours-ci Willem est toujours trop fatigué pour marcher, ou trop mal en point, il a trop chaud ou trop froid. Mais il sait que ces excuses ne sont pas réelles.

Mais au-delà d’un roman d’amitié, c’est un livre qui questionne sur la famille, sur le passé, sur la carrière, sur les regrets et la honte, sur l’homosexualité… bref il y a tant de niveaux de lecture que chacun y trouvera son compte.

La construction des personnages est fabuleuse : on les connaît par cœur, ils sont là page après page, ils existent, on pense les côtoyer réellement, on pleure avec eux. Leurs réactions ou leurs réflexions nous rappellent les nôtres et l’on ne peut s’empêcher de se reconnaître dans l’un d’entre eux, de temps à autre.

Concernant le style on ne peut être aussi enthousiaste. L’auteur passe de personnage en personnage sans que l’on arrive parfois à savoir immédiatement dans la tête duquel on se trouve. Ce n’est qu’au bout de quelques lignes d’un chapitre que l’on s’aperçoit que le narrateur est J.B, ou Jude ou Malcolm.

Il y a aussi beaucoup de longueurs. Parfois on nage en pleine confusion, la syntaxe est douteuse, et l’on ne sait plus qui parle de qui. Les descriptions peuvent être ciselées et très précises comme ces moments passés par Jude dans sa salle de bain avec ses rasoirs, qui sont presque insupportables à lire.

« He has long ago run out of blank skin on his forearms, and he now recuts over old cuts, using the edge of the razor to saw through the tough, webby scar tissue: when the new cuts heal, they do so in warty furrows, and he is disgusted and dismayed and fascinated all at once by how severely he has deformed himself. »

« Cela fait déjà longtemps qu’il lui est impossible de trouver un morceau de peau sans cicatrice sur ses avant-bras, et il se taillade maintenant à travers ses anciennes blessures, utilisant la pointe du rasoir pour scier l’épais tissu cicatriciel : lorsque les nouvelles blessures guérissent, elles forment des sillons verruqueux, et il est à la fois dégoûté, consterné et fasciné par la gravité des déformations qu’il s’inflige. »

Mais elles peuvent aussi fatiguer à coups de métaphores inutiles.

On pourra également reprocher à Hanya Yanagihara d’avoir concentré l’histoire sur Jude et Willem, après nous avoir présenté Malcolm et J.B, qui à part quelques moments de gloire, n’ont finalement pas beaucoup de place dans les 500 dernières pages du livre.

C’est un livre noir, qui procure des émotions intenses, même si on a beaucoup reproché à Hanya Yanagihara, notamment cette critique du NY Times, d’avoir créé des situations irréelles, qui n’auraient jamais pu arriver. Où sont les limites de la souffrance que peut endurer un personnage de fiction ? La vie en vase clos de ces quatre personnages à la réussite fabuleuse est-elle crédible ?

Peu importe.

Si vous pleurez, si vous ressentez de l’empathie, si vous ne voulez pas refermer le livre pour ne pas laisser vos amis à l’intérieur, alors oui l’histoire est plausible. Car on ne peut pas ressentir de peine pour des personnages qui ne pourraient pas exister. On ne peut pas pleurer pour des situations qui ne seraient pas crédibles.

Hanya Yanagihara le reconnaît dans une conversation avec son éditeur pour Slate.com :

« Everything in this book is a little exaggerated : the horror, of course, but also the love. I wanted it to reach a level of truth by playing with the conventions of a fairy tale, and then veering those conventions off path. I wanted the experience of reading it to feel immersive by being slightly otherwordly, to not give the reader many contextual tethers to steady them. »

Tout dans ce livre est un peu exagéré : l’horreur, bien sûr, mais aussi l’amour. Je voulais qu’il atteigne un certain niveau de vérité en jouant avec les conventions du conte de fée, et en les détournant ensuite. Je voulais que le livre soit lu comme une immersion dans un autre monde, et ne pas donner aux lecteurs des éléments contextuels qui les oriente. 

Hanya Yanagihara , auteur de A Little Life

Hanya Yanagihara
(PHOTO AFP)

A Little Life cartonne outre-atlantique et outre-manche depuis sa sortie au mois de mars 2015. Il est en tête de toutes les listes de recommandations littéraires, il a reçu beaucoup d’éloges et a occupé les pages culture et livres des magazines et quotidiens à plusieurs reprises au cours de cette année.

Il a été sélectionné pour plusieurs prix dont le Man Booker Prize 2015, et le National Book Award 2015 et cette année dans le Baileys Women’s Prize For Fiction dont le résultat est attendu en juin.
Le roman n’est pas encore traduit en français, on espère qu’il le sera.

C’est LE livre dont on parle et comme pour tous les livres qui deviennent des best-sellers, un doute peut saisir le lecteur quant au possible caractère commercial et insipide du contenu.

Et là rien de tout ça, il est impossible de sortir indemne de cette histoire. C’est un livre remarquable. Courez, plongez, allez rejoindre Willem, Malcolm, JB et Jude. Tout de suite.

 

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« The Little Red Chairs » par Edna O’Brien

The Little Red Chairs est le 24 ème livre d’Edna O’Brien, romancière irlandaise, âgée aujourd’hui de 85 ans. Publié l’année dernière en version originale, il paraîtra en septembre prochain en France chez Sabine Wespieser éditeur  sous le titre Les petites Chaises Rouges.
Le coeur du livre est consacré au Mal avec un grand « M » : comment un homme au passé trouble peut-il chambouler la vie d’un petit village reculé ? Et plus particulièrement d’une habitante, dont la vie va se trouver dévastée par cette rencontre…

Qui est Edna O’Brien ?

Portrait d'Edna O'Brien

Edna O’Brien

Née le 15 décembre 1930 à Twamgraney en Irlande, Edna O’Brien fit scandale dans son pays en 1961 après la publication de son premier roman The Country Girls, 1ère partie d’une trilogie éponyme : les descriptions trop équivoques de la sexualité féminine, vaudront à ce premier livre et aux deux autres tomes de la trilogie d’être interdits en Irlande. Féministe, dans un pays conservateur, catholique et nationaliste, elle fut comparée immédiatement à d’autres grands auteurs irlandais considérés comme sulfureux et provocateurs, James Joyce ou Frank O’Connor. Comme eux elle contribuera à alimenter le révisionnisme culturel irlandais.

Malgré une éducation catholique assez stricte, elle se maria en 1952, après avoir obtenu son diplôme de pharmacienne, eu deux enfants, mais divorça au milieu des années 60, son couple n’ayant pas survécu au succès de The Country Girls. Elle se consacrera ensuite entièrement à ses livres, nouvelles et pièces de théâtre. Parmi ses succès on trouve : A Pagan Placeen 1970 (en français Les Païens d’Irlande, chez Gallimard) ; House of Splendid Isolation, en 1994 (en français La Maison du splendide isolement, chez Fayard) ; Down by the River , en 1998 (Tu ne tueras point, chez Fayard) ; The Light of Evening, 2006 (en français Crépuscule irlandais chez Sabine Wespieser).

Elle écrivit également en 1981, une pièce intitulée Virginia consacrée à Virginia Woolf, et prît goût à la biographie avec des travaux sur James Joyce ou Lord Byron.

Récompensée à de multiples reprises par des prix littéraires, elle est notamment lauréate de l’ Irish PEN Lifetime Achievement Award, le Kingsley Amis Award ou encore du Los Angeles Times Book Prize.

Elle réside aujourd’hui à Londres.

 

« The Little Red Chairs »

Tolstoï disait qu’il ne pouvait y avoir que deux bonnes histoires dans le monde : « Un Homme en voyage », ou « Un Etranger arrive en Ville ». C’est après avoir entendu cette citation de la bouche du réalisateur qui la filmait pour un documentaire, qu’Edna O’Brien trouva l’inspiration pour écrire The Little Red Chairs, son dernier roman, et le premier depuis 10 ans¹.

The Little Red Chairs by Edna O' Brien (Faber & Faber)

The Little Red Chairs by Edna O’ Brien (Faber & Faber)

Vladimir Dragan débarque à Cloonoila, un petit village irlandais sans histoire, se faisant passer pour un thérapeute sexuel et guérisseur tout droit venu du Montenegro.
Il s’installe et monte son cabinet, suscitant la curiosité des habitants, et l’inquiétude des religieux du coin. De son côté Fidelma, la quarantaine, mariée à Jack désespère depuis des années de tomber enceinte. Elle a pourtant tout essayé mais rien n’y fait. Sa rencontre avec avec « Vlad » va lui porter « chance » ou du moins le croit-elle, puisqu’ils iront tous les deux jusqu’à louer une chambre d’hôtel afin de concrétiser le rêve de Fidelma, qui trompera ainsi Jack pour une seule nuit.
Fidelma enceinte de quelques jours se réjouit, même si les remords d’avoir trompé son mari la rongent. Mais quelques jours plus tard le malheur s’abat sur elle : Vlad est arrêté lors d’une excursion en bus, et sous les yeux des villageois ébahis, accusé de crimes de guerre. Il s’avère que le docteur « Vlad » aurait commis des atrocités pendant la guerre des Balkans. Il est en fait l’un des derniers criminels de guerre les plus recherchés au monde.
Le docteur à peine arrêté, un gang de migrants d’Europe de l’Est venu régler son compte à Vladimir, trouve en Fidelma sa victime idéale. Après tout, le « docteur » étant aux mains de la Justice, Fidelma servira de punching-ball aux jeunes hommes assoiffés de vengeance. Agressée, violée, torturée, Fidelma quitte le village pour Londres et commence un long voyage et une nouvelle vie, cumulant les petits boulots jusqu’à retrouver Vlad au Tribunal de la Haye

La lecture de ce roman magistral ne nous laisse pas indemne. C’est une oeuvre ambitieuse, admirable une fiction qui nous replonge dans les horreurs des années 90, un magnifique conte qui tourne mal.

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Book Of Numbers cover
Critiques

« Book of Numbers », by Joshua Cohen

BookofNumbers  Le « Book of Numbers » de Joshua Cohen, best-seller national sorti l’été dernier aux Etats-Unis, est un livre très ambitieux, qualifié de « The Great American Internet Novel » outre-Atlantique.

Le plus grand roman américain écrit sur Internet, rien que ça.

Grand par la valeur, à chacun d’en juger, ce qui est certain c’est qu’il est très volumineux… presque 600 pages, un « pavé numérique » en somme.

Il s’agit du quatrième livre de Joshua Cohen auteur souvent qualifié d’avant-gardiste par la critique américaine. L’écrivain, résidant à New York a surtout établi une grande partie de sa carrière en Europe en tant que journaliste et critique littéraire. Juif-américain il est souvent comparé à Philip Roth pour sa verve et son humour acerbe, Jonathan Franzen ou encore David Foster Wallace. Mélangeant ses influences américaines à ses inspirations européennes, son style « juif-américain » en fait un héritier de la littérature new-yorkaise, post-seconde guerre mondiale.

« Book of numbers » met en scène un narrateur, Joshua Cohen, écrivain new-yorkais raté, et cynique, qui se retrouve embauché par un homonyme, milliardaire et fondateur du moteur de recherche Tetration, pour rédiger ses mémoires.

Joshua Cohen devient donc le « ghost-writer » (tiens il s’agit aussi du titre du premier roman de Philip Roth) d’un autre Joshua Cohen.

Quoiqu’un peu réfractaire aux nouvelles technologies, sauf lorsqu’il s’agit d’espionner le blog de son ex-femme, le narrateur s’embarque dans un périple aux quatre coins du monde afin de recueillir les confidences de son sujet le « Principal », comme il l’appelle.

Des confidences qui vont bientôt aller très loin, transformant le livre en un thriller technologique lorsque le narrateur découvre les méthodes peu orthodoxes de Tetration qui exploite (évidemment), les données de ses utilisateurs et en tire profit.

La première partie du roman est assez accrocheuse, et l’on rentre facilement dans l’histoire avec cet incipit savoureux, lancé comme un défi aux e-readers :

« If you’re reading this on a screen fuck off. I’ll only talk if I’m gripped with both hands. »

« Si vous lisez ceci sur un écran allez vous faire foutre. Je ne parlerai que si l’on me tient avec les deux mains 

 

Une langue sans concession, franche et maline ; on sait ce à quoi il faut s’attendre après les deux premières lignes.

On découvre ensuite le personnage du narrateur et le snobisme des milieux littéraires new-yorkais. Un écrivain si égocentrique qu’il estime que l’échec de son premier roman sorti le 10 septembre 2001 est dû aux évènements du lendemain qui ont gâché sa promotion…

« 10 years ago this September, 10 Arab Muslims hijacked two airplanes and flew them into the Twin Towers of my Life & Book. My book was destroyed-my life has never recovered. »

« Il y a 10 ans, en ce mois de Septembre, 10 arabes musulmans ont piraté deux avions et les ont lancés sur les Tours jumelles de ma Vie et mon Livre. Mon livre a été détruit et ma vie ne s’en est jamais remise. »

Déstabilisant au départ, mais amusant, le style de Cohen, la malice de ses tournures de phrases, ses jeux de mots et la vivacité de sa langue nous emportent avec enthousiasme dans un tourbillon d’informations et de personnages.

Si la première partie du livre est consacrée au narrateur et à sa rencontre avec son « Principal » mélange de Steve Jobs et de Mark Zuckerberg, c’est ensuite que les choses se corsent et qu’il faut s’accrocher pour arriver à la fin.

Ainsi tout le milieu du roman est consacré aux retranscriptions des entretiens entre les deux personnages.

C’est long, indigeste, écrit volontairement à la truelle avec un style très plat et journalistique ; c’est en fait un recueil de brouillons et de notes recopiés tels quels, pour montrer au lecteur à quoi ressemble le travail de l’écrivain.

Le titre du roman prend alors tout son sens.  « Book of Numbers » c’est aussi le titre du quatrième Livre de la Bible consacré à la traversée du Désert du peuple d’Israël, une traversée qui dura 40 ans…

Imaginez 40 ans d’évolution technologique racontée sur 300 pages… la traversée du désert « indeed » surtout pour le lecteur : des débuts du génie milliardaire à l’université, jusqu’à sa rencontre avec son associé génial Moe, aucun détail de la fondation de Tetration ne nous est épargné…

Le style charmant de Joshua Cohen (l’auteur) se transforme alors en une punition : on a l’impression qu’il se regarde écrire et se satisfait de ses connaissances et de sa maîtrise du sujet, en oubliant un peu le lecteur qui se retrouve à la traîne.

La partie la plus touchante des confidences du « Principal » Joshua Cohen, étant la conversation prophétique qu’il entretint, petit, avec son grand-père immigré Joseph, sous les étoiles…

Joseph lui explique alors qu’il avait pris l’habitude enfant de confier ses émotions à une étoile en espérant qu’elles seraient stockées dans cette étoile. Et que sa famille de l’autre côté du monde pourrait y avoir accès grâce à la communication entre les étoiles. Préfiguration évidente du Cloud et de la connexion généralisée entre les hommes.

«Then he told me (…) I could invest the star with my emotions, I could make this star the outside pocket for everything inside me, and that the family still over in Europe would have their own star and would do the same thing too, all of them, all of us, sending and receiving. »

«Il m’a raconté que je pouvais confier mes émotions à l’étoile, je pouvais transformer cette étoile en poche externe pour tout ce que je ressentais, et que la famille là-bas en Europe, aurait sa propre étoile, et pourrait faire de même, eux, nous, envoyer et recevoir. »

La troisième partie devient plus intéressante et Joshua Cohen retrouve là de sa superbe en mettant ses personnages en danger puisque la face cachée de Tetration va poser quelques soucis à notre « ghost-writer » .

Les personnages secondaires se révèlent excellents, des potagonistes qui pourraient sortir tout droit de la cuisse de Julian Assange et d’Edward Snowden, même si l’auteur assure que le livre était déjà à un stade avancé lors des révélations fracassantes  de ce dernier.

Mais il vaut mieux ne pas en dire plus pour ne pas gâcher la fin.

Certes la dernière partie du « Book of numbers » vaut le détour, mais était-il obligatoire de souffrir sur 300 pages pour y arriver ?

Le livre qui a créé une certaine émulation aux Etats-Unis n’a pas forcément obtenu les mêmes critiques en Europe, notamment en Grande-Bretagne. Les américains perpétuellement à la recherche de leur « grand roman » sont-ils tombés dans un panneau que certains arriveront à éviter ? « Book of numbers » est passionnant pour qui arrive à s’accrocher, car malgré une intrigue bien ficelé, et un thème ultra-moderne, Joshua Cohen peine à nous emmener avec lui en se perdant dans des digressions inutiles.

« Book of Numbers », par Joshua Cohen

Random House, 592 p.

Pas de sortie en France pour l’instant.