Paul Auster publie "4321" | Eponine & Azelma

Portrait de Paul Auster, par Lotte Hansen.
Articles traduits

Paul Auster interviewé pour le site « Electric Literature », à l’occasion de la sortie de « 4 3 2 1 », son nouveau roman

Paul Auster est l’un des écrivains américains les plus aimés en France et ça tombe bien, car lui aussi est passionné par notre pays. Il y a quelques jours paraissait aux Etats-Unis son dernier roman, le premier depuis sept ans : 4 3 2 1

Figure de proue des écrivains new-yorkais, il vit à Brooklyn depuis 25 ans avec sa femme, l’écrivain Siri Hustvedt.

Né en 1947, il se passionne très tôt pour l’écriture. Après des études à l’Université de Columbia, à New-York, il découvre Paris, où il retournera s’installer quelques années plus tard. Après des années d’échec auprès des maisons d’édition, il connaît finalement le succès grâce à The Invention of Solitude, un essai écrit en 1982. Son talent explose à la fin des années 80 avec The New York Trilogy. S’en sont suivis Moon PalaceLeviathanou encore Mr Vertigo.

New York devient l’incontournable décor et l’héroïne des ouvrages de Paul Auster qui, lui, devient un symbole du post-modernisme. 

Ses romans sont le reflet de ses réflexions sur l’identité, le succès, et surtout les choix, les hasards et les coïncidences. 

Paul Auster est un écrivain mais aussi un scénariste, et un réalisateur de films ; il est très prolifique, il tourne beaucoup, surtout dans les années 95-2000, lorsqu’il réalise Smoke et Brooklyn Boogie. Il écrit et réalise également Lulu On The Bridge, qui sera sélectionné à Cannes pour “Un certain regard”.

Il revient au roman au milieu des années 2000 avec The Brooklyn Follies ou encore Sunset Park

Depuis Sunset Park, sorti en 2011, Paul Auster avait publié des mémoires mais n’avait écrit aucun roman. 4 3 2 1 comble donc ce vide aujourd’hui (le livre ne sortira en France qu’en 2018), et c’est peu de le dire vu qu’il ne compte pas moins de 866 pages !

A cette occasion, l’écrivain américain s’est confié à Alexander Bisley, journaliste culturel indépendant, pour l’excellent site littéraire Electric Literature

Voici cette interview, traduite par mes soins, dans laquelle Paul Auster se confie sur Donald Trump, sur sa vie à Brooklyn, son nouveau roman, et évidemment sur la France. Enjoy !

(P.S : Vous pouvez cliquer sur les titres de livres pour les acheter sur Bookdepository.com)

Traduction de l’interview de Paul Auster par Alexander Bisley, publiée le 8 février 2017 sur le site « Electric Lit ». 

Paul Auster est un écrivain, mais aussi une icône emblématique du quartier de Brooklyn, populaire en Turquie en Allemagne, en Nouvelle Zélande, et dans bien d’autres endroits. Célèbre depuis la publication de The New York Trilogy dans les années 80— City of Glass, Ghosts, The Locked Room —  Paul Auster est, à ce jour, l’auteur d’une trentaine de livres. Après la sortie au cinéma de Smoke en 1995, pour lequel il fut le scénariste, Paul Auster est devenu le symbole de la ville de New York, et de ses bons côtés  : accueillante, libérale, et toujours de bonne humeur. Joint par téléphone, Paul Auster est un sujet grégaire et réfléchi, incarnant à merveille ces qualités.

Couverture du livre 4 3 2 1 par Paul Auster

4 3 2 1 – Paul Auster (Faber & Faber)

4 3 2 1, son premier roman depuis sept ans, compte 866 pages. Il raconte les quatre vies, alternatives, d’Archie Ferguson, né à Newark en 1947 (tout comme Paul Auster). On y retrouve les événements américains les plus importants de l’histoire des Etats-Unis, de l’assassinat de JFK, jusqu’aux manifestations de 1968 à l’Université de Columbia. Paul Auster demeure l’éternel défenseur de la Grosse Pomme. “Précieuse, sale, dévorante New York”, écrit-il dans 4 3 2 1.

Nous avons discuté avec Paul Auster de sa façon de travailler, de sa solitude, de ses traumatismes, et des joies de la lecture. Et, avant l’Inauguration, de Donald Trump et de la montée de l’autoritarisme.

Alexander Bisley: Juste avant l’élection de Donald Trump, vous avez déclaré: “Je suis paniqué. Tout mon entourage est au bord de la dépression.” Nous y voilà.

Paul Auster: Nous y voilà. C’est arrivé. J’ai espéré contre toute attente que cela n’arrive pas. Mais j’ai aussi eu ce terrible pressentiment que les sondages ne disaient pas la vérité, c’est le Brexit qui m’a fait réaliser cela. Et quand on a annoncé les résultats des primaires, je me suis dit: “C’est possible, Trump peut gagner”. Je n’ai jamais pu me débarrasser de cette impression et en fin de compte c’est arrivé.

AB: J’adore New York, mais il faut quand même admettre que des gens comme Trump et Giuliani {ndlr : Rudolph Giuliani, ancien maire de New York} sont les symboles de son côté sombre.

PA: On dirait que Giuliani est devenu fou. C’est un vrai cracheur de feu. Lors de la convention du parti républicain ; il s’est mis à hurler qu’Hillary Clinton représentait la fin de la civilisation, quelque chose comme ça. Je pense qu’il est tellement sur une autre planète que Trump n’en a même pas voulu dans son administration.

AB: Marine Le Pen et son ignoble famille vont obtenir de l’aide de la part du tsar russe fasciste cette année.

PA: Je ne pense pas que le Front National va gagner mais, encore une fois, je me suis tellement trompé ces derniers temps que je ne vais pas y mettre ma main à couper non plus.

AB: François Fillon, le candidat conservateur, n’est pas mieux (et Poutiniste aussi).

PA: Oui. Je crois que ma France bien-aimée est également en péril.

AB: Dans l’un de vos récits de souvenirs, vous écrivez à propos de 1968: “L’année du feu, du sang et des morts.” Vous expliquez que, malheureusement, vos manifestations à l’Université de Columbia n’ont pas servi à grand-chose. 

PA: Pas grand-chose non. En y repensant maintenant, et surtout au vu du contexte actuel, cette époque tumultueuse et déchirante, constituait l’arrière-plan d’une guerre sans merci qui divisait le pays. Il y avait un conflit racial considérable aux Etats-Unis. Le mouvement des droits civiques né au début des années cinquante, commençait lentement, à prendre son essor. Je pense que, vers 1965, la vision à long terme des droits civiques prônée par Martin Luther King a changé en Amérique, et dès lors l’approche pacifiste était dépassée. La célèbre marche de Selma— Montgomery fut, à mon avis, le dernier sursaut du mouvement des droits civiques ; elle avait réussi à réunir les noirs et les blancs dans un même combat pour un changement des lois de ce pays.  Après cela, les choses se sont fracturées beaucoup plus.

Le mouvement « black power » a pris le relais, une nouvelle forme de nationalisme noir a émergé, les relations entre les noirs et les blancs se sont distendues, à défaut de s’être renforcées, et tout cela s’est finalement traduit en un énorme et déchirant chaos à la fin des années 1960. Des émeutes ont éclaté un peu partout, celles de Newark sont dans le roman parce c’est la ville où j’ai grandi, et j’y étais à ce moment-là. Je sais ce qu’il s’est passé à Newark, en 1967.

(Et puis, bien sûr, l’année suivante, ont eu lieu les manifestations de Columbia, où j’étais étudiant. Dans mon livre, le Ferguson qui va là-bas, travaille en tant que reporter au Columbia Daily Spectator. Il s’agit du journal étudiant qui couvrait les événements à l’époque, de façon très professionnelle. Je n’étais pas moi-même journaliste pour le Spectator. Mon personnage l’est, mais ce n’est pas un élément autobiographique.)

Mais bon, en dépit de tous ces problèmes, et des centaines de centaines de milliers de jeunes soldats qui étaient au Vietnam au même moment, parmi lesquels des dizaines de milliers furent tués ou blessés, j’étais empli d’espoir parce que nous prenions position contre une guerre. Il y avait un grand effort, organisé, dans le pays, malgré les conflits, dans le but d’améliorer les relations raciales.

“I’m praying that young people get involved again, because without them we’re gonna be going down a very dark road indeed.”

“Je souhaite ardemment que les jeunes s’engagent à nouveau, parce que sans eux, nous allons devoir emprunter des chemins bien sombres.”

Nous avons vécu certains événements, récemment, qui m’ont fait croire qu’une nouvelle sorte d’engagement de masse allait émerger, par exemple le mouvement Occupy Wall Street il y a quelques années, mais il n’a pas fait long feu. Je pense que Trump va  peut-être faire naître une nouvelle génération de jeunes militants. Je souhaite ardemment que les jeunes s’engagent à nouveau, parce que sans eux, nous allons devoir emprunter des chemins bien sombres.

AB: Les critiques gauchistes qui ont harcelé Obama devraient prendre en considération la politique de la terre brûlée des républicains, à laquelle il a dû faire face.

PA: C’est vrai. C’est bien dit. Ok, ses opposants ont obtenu ce qu’ils voulaient [électoralement parlant], maintenant voyons voir ce qu’ils proposent.

AB: Toni Morrison a été plutôt sage lorsque Bush et Cheney ont été élus en 2004. Elle a écrit: “C’est précisément maintenant que les artistes doivent travailler. Il n’y a pas de temps à perdre pour le désespoir, pas d’espace pour l’apitoiement, pas besoin de silence, pas de place pour la peur. Nous parlons, nous écrivons, nous nous servons des mots. C’est comme ça que les civilisations guérissent.”

PA: J’approuve de tout mon coeur. Les artistes doivent continuer de travailler et nous devons, tous, faire tout ce qui est en notre pouvoir pour pointer du doigt les leaders et leur faire prendre leurs responsabilités. C’est notre travail, et nous devons le faire.

AB: L’ihistoire traumatisante de 4 3 2 1, comme le Trumpisme, me font penser à cette phrase de William Faulkner: “Le passé n’est jamais mort. Il n’est même pas passé.”

PA: J’ai toujours été très étonné qu’il n’y ait pas de musée de l’esclavage en Amérique. Pourquoi n’existe-t-il pas ? Pourquoi ne devrait-il pas y en avoir un ? Il en faudrait un dans chaque ville de ce pays, un musée de l’esclavage, juste pour que l’on  se souvienne des racines de ce pays, et de ce sur quoi il a été construit. Et pourquoi pas, partout, un musée sur les Indiens d’Amérique ? Pour se souvenir de comment ils ont été massacrés par les blancs qui ont débarqué ici…il y a toujours cette envie de jeter un voile sur tout ça, et oublier le passé, je suis donc complètement d’accord avec Faulkner. Ce n’est pas du passé. C’est là. C’est là avec nous maintenant.

AB: Comment arrivez-vous à rester productif ? T.C Boyle m’a dit un jour: “Et bien la plupart des artistes produisent généralement plus d’oeuvres avant leur mort qu’après.”

PA: C’est une réponse très drôle. Je l’aime beaucoup [rires]. Mais oui, bien sûr. Écoutez, avec ce livre, ce gros, gros livre, je n’ai rien pu faire d’autre qu’écrire pendant trois ans. J’ai dû dire non aux voyages, aux interviews, aux lectures. J’ai plus ou moins laissé tomber toutes les activités subsidiaires que les écrivains acceptent d’habitude quand ils le peuvent, et tout ce que je voulais c’était juste m’asseoir dans une pièce et me mettre à mon livre parce que je voulais le finir de mon vivant. J’en suis à cette période de ma vie où la question se pose. J’ai dépassé de quatre ans l’âge qu’avait mon père lorsqu’il est décédé. Il est mort soudainement d’une crise cardiaque, à 66 ans et moi j’approche les soixante-dix, et je dois dire que passer cette frontière des 66 ans, vivre plus vieux que lui, est une expérience étrange. J’ai donc conscience que mes jours sont comptés. J’ai peut-être un an devant moi, peut-être dix ans, ou quinze ans ? Je ne sais pas. Mais les chances s’amenuisent. Chaque matin lorsque je me lève, je sais que la probabilité que je ne me réveille pas le lendemain est de plus en plus forte, si vous voyez ce que je veux dire. 

AB: On a l’âge qu’on ressent, Paul. 

PA: Ouais, et bien aujourd’hui je me sens vraiment vieux [rires].

AB: Salman Rushdie salue la façon dont vous explorez les différents chemins que peut prendre la vie, une idée au centre de 4 3 2 1. Est-ce que, parfois, vous vous demandez comment la vie de Paul Auster aurait pu tourner ?

PA: Comme tout le monde non ? Je crois que c’est un sentiment universel. Nous pensons constamment, particulièrement quand on arrive à un certain âge, nous pensons constamment à ce qui aurait pu être fait autrement : et si j’avais tourné à droite au lieu d’à gauche ? Et si j’avais dit oui au lieu de non ? Comment les choses auraient-elles tourné pour moi ? Et si je n’avais pas rencontré cette personne et ne l’avais pas épousée ? Et si j’avais eu un enfant handicapé, comment ma vie aurait-elle changé ? Et si mon enfant n’avait pas été renversé par une voiture à l’âge de quatre ans ? On pense à tout, ce qui revient à ce dont on parlait tout à l’heure, l’imagination. Vous n’avez pas besoin d’être un artiste pour avoir de l’imagination. Chaque être humain en possède. On pense tous à ces choses, pas à chaque instant, mais durant certains moments de réflexion, et je pense que c’est l’élément central de ce gros roman. Et si ? J’ai réfléchi à cette question toute ma vie.

AB: Des regrets ? 

PA: Bien sûr, tout le monde a des regrets. On a tous fait des choses que l’on aurait préféré ne pas avoir faites. Mais encore une fois, comme je le dis dans le roman, le narrateur lui-même le dit, vous savez le vrai problème c’est que l’on ne peut être qu’à un endroit à la fois, on ne peut pas prendre quatre, vingt ou cinquante chemins en même temps. Vous ne pouvez vous trouver que sur une seule route et elle devient l’histoire de votre vie. Vivre avec des regrets amers en pensant à ce que l’on a fait n’est pas une façon satisfaisante de vivre sa vie, parce que tant que l’on respire, il y a aujourd’hui et le lendemain. Et s’il y a quelque chose que vous regrettez vraiment, et bien, il y a toujours une possibilité, non pas de défaire ce qui a été fait, mais d’au moins s’assurer que l’on ne recommencera pas.

AB: Depuis The Invention of Solitude, j’ai l’impression que vous avez toujours bien accueilli la solitude.

PA: Ce que j’ai essayé de faire avec The Invention of Solitude, particulièrement dans la seconde partie,  intitulée The Book Of Memory, c’était de prouver que dans un sens nous sommes tous habités par les autres. Nous sommes construits par les autres. Donc même quand on est seul, le simple fait de pouvoir se dire : “Je suis seul”, veut dire que vous ne l’êtes pas parce que le mot « seul » vous a été appris par d’autres personnes. On apprend le langage en interagissant avec les autres, personne ne crée un langage tout seul. On peut être physiquement isolé des autres, mais le fait de pouvoir penser, même lorsqu’on est seul, met en lumière l’idée que quelqu’un nous a donné la vie, que certaines personnes nous ont élevés, et appris à être des humains. C’est donc assez complexe. Il ne s’agit pas simplement d’isolement.

La solitude est un terme neutre, j’ai l’impression. Cela veut dire que vous n’êtes pas en présence de quelqu’un, physiquement, à ce moment-là. Tandis que l’isolement a une connotation plutôt triste. Elle implique que l’on recherche le contact avec les autres mais que l’on ne sait pas comment s’y prendre.

“You have to really have a taste for being alone to be a writer.”

“Vous devez vraiment apprécier le fait d’ être seul pour être écrivain.”

Vous devez vraiment apprécier le fait d’être seul pour être écrivain, ou peintre. Je suppose, ou même pour être compositeur, n’importe quel artiste en fait. Vous devez vraiment adorer ça. Vous devez vous sentir complètement vivant quand vous êtes seul dans votre bureau, peignant votre tableau ou écrivant votre livre. Et tout le monde n’est pas fait pour ça. La plupart d’entre nous n’aime pas ça d’ailleurs. C’est pour ça que lorsque vous regardez les statistiques, il n’y a pas tant d’artistes que ça proportionnellement à tous les autres métiers. Même si on peut penser que tout le monde est un peu écrivain ou peintre.

AB: Il y a quelque chose dont vous parlez souvent, comme d’ailleurs dans votre film Smoke, c’est cette anecdote concernant Mikhail Bakhtin qui fumait les pages qu’il écrivait en s’en servant comme papier à cigarette. Avez-vous de telles habitudes ? 

PA: J’ai arrêté la cigarette il y a à peu près deux ans et demi, après avoir fumé pendant cinquante ans, mais je suis passé à la cigarette électronique. Je vapote et cela m’a bien aidé pour arrêter le tabac, ce qui était devenu indispensable afin de préserver la santé de mon vieux corps diminué.

AB: Vous êtes new-yorkais, avez-vous déjà rencontré Donald Trump ?

PA: Non, non, non, [rires] je ne l’ai jamais rencontré. Je crois bien ne m’être jamais trouvé à moins de mille mètres de lui.

AB: Les gens ont peur que Trump détruise le premier amendement.

PA: Les premières grosses interrogations vont être de savoir comment ils vont pouvoir faire passer des lois visant à détruire des choses qui sont en place depuis des décennies. Puis, de connaître les nominations au sein du Cabinet, et de savoir si ces décisions vont alors être approuvées sans difficulté, ou s’il y aura des débats. Je ne sais pas encore à quoi tout ça va ressembler. Mais au moment où cet article va sortir, on en saura forcément plus.

AB: Pensez-vous que vous pourriez écrire une fiction tirée de cette élection ?

PA: Bien sûr, tout est possible, mais il me semble qu’il est encore trop tôt. On ne peut pas romancer quelque chose qui se joue encore. Je sais qu’on va sauter quelques années, mais c’est la raison qui fait que le nouveau roman que je publie concerne majoritairement, des événements qui ont quarante, cinquante ou soixante ans. Et je pense que c’est le minimum pour comprendre les conséquences de certains moments historiques. Je veux dire, regardez War and Peace, l’un des plus grands romans du 19ème siècle. Tolstoï l’a publié en 1870, mais les événements qu’il relate se déroulent entre les années 1810 et 1815. Donc je pense qu’il faut bien prendre tout ce temps avant de pouvoir écrire sur ce qu’il s’est passé auparavant. Même chose pour la guerre de Sécession des Etats-Unis, qui, à mon grand étonnement, n’est pas à l’origine d’un très grand nombre de bons livres. Le meilleur d’entre eux, The Red Badge of Courage, ce petit mais brillant roman par Stephen Crane, n’est pas sorti avant 1890, 25 ans après la fin de cette guerre. Donc je ne sais pas comment qui que ce soit pourrait écrire un roman sur cette élection aujourd’hui.

AB: Man In The Dark qui est sorti en 2008 se passe au lendemain des années 2000 ?

PA: Oui, mon pauvre protagoniste est cloué au lit à cause d’un problème à la jambe, et il n’arrive pas à dormir, donc il invente des histoires et l’une d’entre elles concerne une guerre civile imaginaire aux Etats-Unis après les élections de 2000. J’étais toujours pensé que cette élection était une arnaque, la Cour Suprême a donné le poste à George W. Bush. J’ai toujours été scandalisé que l’Amérique se soit juste assise dessus alors que c’était clairement illégal. Et je ne m’en suis jamais remis, pour vous dire la vérité. Et cette décision de la Cour Suprême américaine a entraîné avec elle tellement de dommages collatéraux dans ce pays et dans le monde entier.

AB: Vous dites que les histoires écrites vont continuer à survivre parce qu’elles répondent à un besoin essentiel de l’être humain.

PA: Oui, c’est ce que je pense. Parce que les livres n’ont pas d’utilité pratique, ils sont inutiles dans un sens, quand on les compare à, disons quelqu’un qui construit des toilettes dans une maison ou à n’importe laquelle des occupations qui font que la société tourne rond. C’est facile d’oublier l’art, c’est facile de le mettre de côté. Mais, a contrario, essayez d’imaginer la vie sans les histoires. Essayez d’imaginer la vie sans musique, sans théâtre, sans film, sans danse, elle devient alors si grisonnante qu’elle serait très difficile à supporter, je pense. Presque impossible.

“It’s easy to forget art, it’s easy to push it aside. But, in another way, try to imagine life without stories.”

“C’est facile d’oublier l’art, c’est facile de le mettre de côté. Mais, a contrario, essayez d’imaginer la vie sans les histoires.”

Je ne dis pas que chaque oeuvre d’art est utile. Mais nous avons besoin de toutes ces armées de gens qui essaient, pour qu’il y ait des choses, ou du moins certaines choses, qui vaillent la peine et qui puissent satisfaire la soif des gens pour l’excellence et la beauté. Nous avons besoin de beauté dans nos vies.

AB: Donc, vous écrivez chez vous, ces jours-ci ?

PA: Oui, nous avons une maison à Brooklyn. Cela fait 25 ans maintenant que nous sommes ici. C’est une vieille maison. Elle a quatre étages. Une maison étroite mais grande. Le bureau de Siri est tout en haut et le mien est au rez-de-chaussée. Il y a deux étages entre nous, et dans la journée on ne se parle pratiquement jamais. Lorsque nous avons terminé de travailler, en fin de journée, nous redevenons un couple, et nous commençons à parler et à faire ce que font tous les autres couples mariés. Mais durant la journée, c’est le silence total ici.

AB: Ecrivez-vous parfois en musique ?

PA: Non. Silence. J’ai besoin de silence. Lorsque j’écoute de la musique, c’est que j’ai envie d’écouter de la musique, elle n’est jamais en arrière-plan.

AB: Vous écrivez toujours à la main ?

PA: Je fais une fixette sur un modèle de carnet sur lequel j’écris, avec des lignes, des carreaux, du papier quadrillé, je les achète en France chaque fois que j’y vais. J’écris tout à la main. La plupart du temps avec un stylo à plume, parfois avec un crayon. Je peux retravailler un paragraphe encore et encore jusqu’à ce qu’il me convienne. Ensuite je passe sur ma machine à écrire et je tape tout.

C’est de cette façon que j’ai écrit tous mes livres. Je ne m’éparpille pas comme certains auteurs. J’écris la première phrase, et ensuite la seconde, puis la troisième, jusqu’à la dernière du livre. Je ne fais pas de plan. J’ai des impulsions, des idées, des penchants, des histoires, tout se met en forme au fur et à mesure. Je découvre certaines choses en les écrivant. C’est à la fois effrayant car je n’ai aucune idée de ce à quoi ma prochaine phrase va ressembler, mais c’est aussi une aventure excitante.

Généralement, j’écris chez moi. Il y a des gens qui sont très heureux d’écrire dans les parcs, les cafés, les restaurants, les trains, les bus, les avions. Je ne peux pas faire comme ça. J’ai besoin d’être seul et recroquevillé dans mon petit bunker, c’est là que je me sens le plus libre et au mieux de mes capacités.

AB: Avez-vous des trucs et astuces pour éviter les distractions de la vie moderne ?

PA: Et bien, je n’ai pas de téléphone portable ou mobile je ne sais pas comment vous appelez ces trucs-là. J’ai décidé ça il y a longtemps. Je ne voulais pas être joignable en permanence. Je me suis dit que si les gens voulaient me parler, ils trouveraient bien un moyen. Donc, je suis libéré de tout ça. Je n’envoie pas d’e-mail non plus. Je n’ai même pas d’ordinateur. J’ai tout simplement refusé la révolution numérique. Je vis comme un dinosaure. Mais je participe quand même à tout ça. J’ai une jeune femme qui m’aide à accomplir différentes formalités, comme l’envoi d’e-mails, et je possède un fax, donc quand j’ai besoin de certains d’entre eux, elle me les faxe. Mais cela me laisse le temps de réfléchir à ce que je veux dire, et cela m’aide à ne pas me sentir envahi par un tourbillon permanent de messages et de réponses à d’autres messages, ce que la majorité d’entre nous trouvent normal aujourd’hui. C’est trop frénétique pour moi. J’ai besoin de calme et de lenteur à l’ancienne.

Je vois ma chère épouse totalement dépassée par tout ce qui arrive sur son ordinateur tous les jours, et les gens semblent en majorité, usés par tout ça, plutôt que satisfaits, donc j’ai pensé que si je pouvais m’épargner cette contrariété je le ferais. Si j’avais un autre métier,  je serais bien sûr obligé de prendre part à tout ça.

AB: Une bonne citation tirée de The Brooklyn Follies : « La lecture était mon échappatoire et mon réconfort, ma consolation, mon stimulant de choix: lire pour le plaisir pur, pour la merveilleuse quiétude qui vous entoure lorsque vous entendez les mots de l’auteur résonner dans votre tête.” Vous le pensez toujours ?

PA: Oui, bien sûr. N’est-ce pas exactement cela la joie de lire ? Là on parle des romans, et de la poésie, de l’écriture quand elle est « art ». mais on peut aussi lire de l’histoire, une biographie, un livre scientifique, et plein d’autres types d’ouvrages encore qui peuvent être passionnants. L’histoire lorsqu’elle est bien écrite, une biographie bien rédigée, peuvent embraser votre cerveau aussi ardemment que la fiction.

AB: Je dois vous parler de cette réplique visionnaire dans votre film Smoke, quand Augie déclare, en plaisantant dans le square : “D’ici trois ou quatre ans, sourire à des étrangers dans la rue, sera illégal.”

PA: Mais c’est vrai. J’ai d’ailleurs une anecdote intéressante à vous raconter à propos de ce genre d’interactions. Comme vous le savez je vis à Park Slope, à Brooklyn, depuis assez longtemps et ce quartier ressemble à une petite ville. On connaît forcément tout le monde. Même si je ne suis pas particulièrement bavard, quand j’entre dans les boutiques, je ne me tais pas non plus, et j’ai construit avec le temps certaines amitiés ou en tout cas des relations privilégiées avec des restaurateurs, ou d’autres gérants de boutiques de toutes sortes. En mars dernier, il faisait encore très froid dehors, et je suis rentré dans ma papeterie habituelle. Alors que Donald Trump peste contre les immigrants et qu’il déverse toute cette haine sur les gens qui ne sont pas nés dans ce pays, et qui habitent ici, je rentre à l’intérieur de cette papeterie. Le patron est un homme né en Chine. Son assistant est né au Mexique et la caissière est originaire de la Jamaïque.

On a eu beaucoup de conversations intéressantes durant toutes ces années. Je suis donc rentré là-dedans, c’était il y a huit mois, il faisait donc froid dehors et mon nez coulait, mais je ne m’en étais pas aperçu. Je me retrouve au comptoir pour payer, et au lieu de me dire “Vous avez le nez qui coule”, la caissière sort un Kleenex de sa boîte de mouchoirs, se penche vers moi et m’essuie le nez. Et j’ai trouvé cela si bienveillant et délicat. Certaines personnes y verraient à redire, vous ne croyez pas ? Ils diraient : “Elle n’a pas le droit de me toucher sans ma permission.” Je n’ai pas du tout pensé ça. J’ai trouvé que c’était un acte d’amitié et de gentillesse.

AB: Qu’est-ce qui pourrait surprendre vos lecteurs dans 4 3 2 1 ?

PA: Oh, je n’en sais rien du tout. C’est tellement difficile pour moi de prendre du recul et de regarder tout ça de l’extérieur. Les livres s’écrivent de l’intérieur et je ne sais pas comment les gens les reçoivent. Ce que je sais, après toutes ces années, c’est que beaucoup de gens ont adoré mes livres, et d’autres les ont détesté.

AB: Dans vos mémoires Winter Journal, vous vous rappelez vos années de jeune poète à Paris, quand vous aviez payé une jeune prostituée, Sandra, pour qu’elle vous récite du Baudelaire et vous apprenne le Kama Sutra.

PA: Il s’agit de l’une des nuits les plus extraordinaires de ma vie, rencontrer cette jeune personne qui était prostituée à Paris, mais aussi amatrice de poésie et qui en connaissait des passages entiers par coeur, alors je l’ai mis dans le livre parce que c’était inoubliable. Un moment complètement inattendu, extraordinairement magique. Les gens peuvent ne pas y croire, mais je vous jure que c’est vrai. C’est arrivé comme je l’ai décrit.

AB: Vous êtes à ce jour, traduit dans plus de 40 langues, y compris votre cher français.

PA: Le français est la seule langue que je maîtrise en dehors de l’anglais. Je peux me permettre de commenter les manuscrits des versions traduites que l’on m’envoie. Je les lis avec attention et je fais des suggestions, mais je ne peux pas faire ça dans une autre langue. Je suis alors à la merci du talent de la personne qui traduit mon livre et je croise les doigts en espérant qu’elle fasse du bon travail mais je n’ai pas les capacités de lire assez bien l’allemand ou l’espagnol pour conseiller les traducteurs.

AB: Evidemment vous aurez à coeur de promouvoir 4 3 2 1 à Paris ?

PA: Oui, pas tout de suite. Il ne sera pas publié dans l’immédiat, pas avant un an. En Allemagne, en revanche, ils ont mis quatre traducteurs dessus, donc il est terminé, et déjà imprimé. Il sortira d’ailleurs simultanément en allemand et en néerlandais, puisqu’ils ont été rapides pour ces deux langues. Dans certains autres pays il sortira au milieu de l’année. Et en France donc, un peu plus tard, en janvier 2018.

AB: Une autre chose que j’admire chez vous, c’est votre polyvalence au fil des ans. Qu’est-ce qui vous intéresse en ce moment, à part vous opposer à Trump ?

PA: Je vais trouver. J’ai écrit tous ces romans, c’est sûr, mais j’ai aussi écrit 5 livres autobiographiques. Et puis des essais. Des traductions. Je n’en fais plus tant que ça mais il y en a quelques-une dans ce nouveau roman, en particulier le poème d’Apollinaire, sur lequel j’ai travaillé avec beaucoup de plaisir je dois l’avouer. Je suis revenu régulièrement dessus pendant un an afin d’affiner la traduction jusqu’à ce que je la trouve à mon goût. J’ai écrit des films, réalisé des films, j’ai même assemblé des anthologies. Je ne sais pas ce qui m’attend. 


Bibliographie

4 3 2 1 – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF non encore publiée (janvier 2018)

The Invention of Solitude – Paul Auster, éd. Penguin
VF : L’invention de la Solitude, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Christine LE BOEUF

The New York Trilogy – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF : La Trilogie New-Yorkaise, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Pierre FURLAN

Moon Palace – Paul Auster, éd. Penguin
VF : Moon Palace,  éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Pierre FURLAN

Leviathan – Paul Auster, éd. Penguin
VF : Leviathan, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Christine LE BOEUF

Mr Vertigo – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF: Mr Vertigo, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Christine LE BOEUF

The Brooklyn Follies – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF : Brooklyn Follies, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Christine LE BOEUF

Sunset Park – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF : Sunset Park, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Pierre FURLAN

War and Peace – Leo Tolstoy, édVintage Publishing
VF : La Guerre et La Paix, éd. Gallimard, coll. Folio Classiques, traduit par Boris de Schloezer

The Red Badge of Courage – Stephen Crane, éd. penguin
VF : La Conquête du courage: Épisode de la guerre de Sécession, éd. Gallimard, coll. Folio, traduit par Henry-D. Davray et Francis Viélé-Griffin

Man In The Dark – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF : Seul Dans le Noir, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Christine LE BOEUF

Winter Journal – Paul Auster, éd. Faber & Faber
VF : Chronique d’Hiver, éd. Actes Sud, traduit de l’anglais par Pierre FURLAN

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1 Comment

  • Reply Hop sur la pile #4 | Eponine & Azelma 20 février 2017 at 7:39

    […] pouvez d’ailleurs retrouver une interview de Paul Auster ici. Je l’avais traduite pour le […]

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