Rencontre avec Ali Smith (traduction) | Eponine & Azelma

Photo cover Autumn by Ali Smith
Articles traduits, News

L’ « Observer » (supplément week-end du Guardian) a rencontré Ali Smith, qui publie « Autumn » son 8ème roman – Traduction.

En Grande-Bretagne chaque sortie d’un livre d’Ali Smith est un événement. Elle est moins connue chez nous, où seulement quatre de ses livres ont été publiés en français. 

Née en 1962, elle est écossaise mais vit aujourd’hui à Cambridge. 

Elle publie son premier recueil de nouvelles en 1995 : « Free Love and Other Stories«  . Elle remporte alors le Saltire First Book of the Year Award. Depuis sa cote auprès des lecteurs n’a pas cessé de grimper et les récompenses pleuvent ! Elle fait des allers-retours entre les nouvelles et le roman. Son premier roman « Like » est sorti en 1997. Suivront « Hotel World« , « The Accidental« , « There but for The« , et « How To Be Both« , le dernier paru, en 2014. 

Certains la qualifient de digne héritière de Virginia Woolf, en tout cas sa langue est riche, elle n’hésite pas à jouer avec les perspectives à la manière d’un peintre. Elle couvre toujours des thèmes ambitieux mais avec souvent une pointe d’humour. Elle s’égare parfois dans les jeux de mots et l’imagination. 

En 2015 elle a été faite Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique. 

« Autumn » est sorti le 20 octobre dernier, est sera le premier roman d’une série de quatre (comme les quatre saisons mais est-ce bien utile de le préciser…) . Il s’agit du premier livre « post-Brexit ». Le roman est ambitieux : il se veut une analyse sociale et une méditation sur 2016, cette année presque écoulée. Et cette prise de distance passe par des personnages : Daniel est centenaire, sa voisine Elisabeth née en 1984 a l’avenir devant elle, dans un pays divisé par le référendum et laissé en pièces juste avant l’été. 

L’histoire de cette amitié possède en vérité plusieurs couches et de flashback en flashback, Ali Smith essaie de comprendre la société d’aujourd’hui : ces murs, ces barrières, qui se dressent petit à petit entre les peuples, ces divisions qui rendent fou…et le temps qui passe. (Je vous laisse apprécier le « see you next week » sur la page de garde ;))

Dédicace d'Ali Smith au début de son livre: "see you next week"

« See you next week »

 

 

Traduction (libre) de l’article d’Olivia Laing, daté du 16 octobre 2016 et paru dans The Observer (édition du dimanche du Guardian).

Ali Smith dans son jardin

Ali Smith chez elle à Cambridge, Octobre 2016 – Photo: Antonio Olmos pour l’Observer

Chez Ali Smith, la porte d’entrée est entrouverte. Elle vit à Cambridge, dans une maison, presque à l’abri des regards, au milieu d’un lotissement de cottages victoriens. Les jardins se font face, les barrières ayant été retirées depuis longtemps. Nous sommes à la fin du mois de septembre, et le pommier qu’elle aime tant est encore chargé de fruits. Un pull vert jeté sur ses épaules, elle me fait signe de monter la rejoindre jusqu’à son studio pour admirer un dernier rayon de soleil.

Elle vient de terminer son nouveau roman « Autumn » (Automne), le premier d’une série de quatre livres basés sur les quatre saisons, et qui évoqueront le temps, l’histoire, l’art et l’amour ainsi que l’état du pays.
Le roman se déroule aujourd’hui : dans la Grande-Bretagne turbulente du Brexit, à l’heure où les gens lisent la presse sur leurs téléphones « pour mieux s’informer sur les indispensables changements ayant marqué l’ actualité de la dernière demi-heure ».

De l’accélération du cycle de l’information découle peut-être l’ accélération de l’art. Normalement un manuscrit met au moins un an avant d’accoucher d’un livre, mais « Autumn » a fait son chemin en quelques semaines. Je ne crois pas me souvenir d’avoir lu un roman si bien ancré dans le présent. Le meurtre de la députée Jo Cox, les cadavres d’enfants s’échouant sur les plages : toute l’actualité cauchemardesque de cet été s’est infiltrée dans le récit d’Ali Smith, qui ne prétendait à l’origine n’être qu’une simple farce dans un magasin d’antiquités.

How can we live in the world and not put our hand across a divide? How can we live with ourselves?

Comment pouvons-nous vivre dans ce monde et ignorer la fracture ? Comment pouvons-nous encore nous regarder dans le miroir ?

« Dans tout le pays », écrit-elle à propos du référendum, s’inspirant librement de « Un conte des Deux Cités », « les gens pensaient que c’était une mauvaise idée. Dans tout le pays, les gens pensaient que c’était une bonne idée. Dans tout le pays, les gens pensaient qu’ils avaient perdu. Dans tout le pays, les gens pensaient qu’ils avaient gagné… Dans tout le pays, les gens pensaient au poids de l’Histoire sur leurs épaules. Dans tout le pays, les gens pensaient que l’Histoire ne pesait pas lourd. » 

Bien que situé dans l’ immédiateté, « Autumn » remet ce présent encombré en perspective. Il y a des amitiés improbables, et des dialogues presque socratiques.
Les gens tombent amoureux et conduisent des veillées. Un peintre est redécouvert. Une jeune femme refuse l’internement dans la France des années 40. Le temps joue des tours ; le temps passe ; un homme balance une montre dans un canal. L’effet d’accumulation est libératoire, expansif, un peu comme lorsque l’on veut prendre l’air après avoir passé du temps dans un endroit à l’odeur fétide, et que l’on  retrouve la fraîcheur un champ.

Je ne peux pas être totalement objectif ici. Je connais Ali Smith depuis que j’ai 17 ans (sa compagne, Sarah Wood, artiste et réalisatrice, est ma cousine). Dans les années 90 nous nous écrivions des lettres. Récemment je suis tombée sur une photographie floue qu’elle m’avait envoyée 20 ans plus tôt, représentant une queue de chat qui pendait d’un sofa. « Mon plan à long terme est d’écrire une nouvelle pour chaque saison, » avait-elle écrit au verso. « J’ai l’impression que chaque saison nous est offerte telle un cadeau, c’est donc un devoir, un devoir très agréable. »st after the EU referendum, the first post-Brexit novel is a poignant and subtle exploration of the way we experience time

Situé juste après le référendum sur l’U.E, le premier roman post-Brexit est une exploration poignante et subtile de la façon dont nous ressentons le temps.

Elle en plaisante maintenant qu’elle sonne comme Katherine Mansfield essayant d’être charmante, mais cette façon de parler de « cadeaux » et de « devoirs » révèle quelque chose d’essentiel à propos d’Ali Smith.
Elle croit dans les valeurs désintéressées telles que l’altruisme et la générosité, et possède une foi contagieuse en l’hospitalité, que ce soit vis-à-vis des idées nouvelles ou des étrangers.

En plus d’avoir publié huit romans et cinq recueils de nouvelles, elle s’est battue contre la fermeture en masse des bibliothèques (« les bibliothèques sont importantes car nous vivons dans une ère de désinformation »), et contre l’abolition programmée du Human Rights Act ; elle est marraine de l’organisme caritatif  Refugee Tales et est également une ardente défenderesse des jeunes écrivains. En résumé ce n’est pas une artiste qui s’isole du monde extérieur.

En écoutant la radio, quelques jours avant le référundum, l’écrivain a été frappée par l’absence de dialogue, l’amas de mensonges, la résurgence d’une sorte de langage de l’intimidation – « rentrez chez vous » ; « on va vous pourchasser » – qu’elle n’avait pas entendue depuis son enfance dans les années 70.
« Les êtres humains doivent saisir toutes les possibilités de la réthorique, toutes les variétés et versatilités, et là ils se sont confrontés à un mur , » dit-elle.

« La notion de référundum crée de toute façon une coupure : vous choisissez un côté. Et pendant ce temps, quelques 65 millions de personnes migrent dans le monde, venant, pour certains, d’endroits insoutenables, invivables et qui partent en fumée. Et que reste-t-il d’un monde qui décide d’ouvrir ou non des grilles ou des murs ou de construire plus de grilles ou de murs. Comment pouvons-nous vivre dans ce monde et ignorer la fracture ? Comment pouvons-nous encore nous regarder sans le miroir ? Ce n’est pas une question de soit/ou. C’est et/et/et. La vie c’est ça. »

« The time itself is tearing itself apart because a massive lie has dissolved itself through the country

Le temps lui-même se déchire car un énorme mensonge s’est dispersé dans tout le pays. »

Le et/et/et de la vie constitue le coeur de ce que sa fiction est si habile à révéler. Il est difficile de penser à un autre auteur contemporain qui soit si douée pour épisser l’ordinaire et le merveilleux, déployant des possibilités infinies pour de délirantes inventions et transformations, dans de simples endroits du quotidien tels à la réception d’un hospice, ou la queue à la Poste.
Les mots migrent et se transforment ; les perspectives glissent et biaisent ; les choses changent. « Le langage c’est comme des coquelicots, » observe l’un des personnages d’ Autumn. « Il suffit de remuer la terre et quand c’est prêt, les mots se dégagent, rouge vif, frais, soufflant tout autour. »

Le dernier roman d’Ali Smith, le majestueux « How To Be Both » (nommé pour le Man Booker Prize 2014, et lauréat du Baileys Prize for Women’s Fiction, le Goldsmiths Prize et le Costa Novel Award), mettait en scène la vie imaginaire d’un artiste ayant réellement existé, le peintre de la Renaissance Francesco del Cossa, dont les célèbres fresques de la ville de Ferrara ont vu passer quelques guerres et tremblements de terre.
L’entêtement de l’art la fascine, sa capacité à survivre à son créateur, à « flotter ».

Pauline Boty figure du Swinging London - 1963

Pauline Boty, photographiée chez elle en 1963. Photo: Tony Evans/ Getty Images

« Autumn » évoque lui aussi un artiste dont l’oeuvre survit contre toute attente. Pauline Boty, surnommée la « Bardot de Wimbledon », était une féministe d’une beauté à couper le souffle et une pionnière du pop-art. Elle peignait la violence du monde avec un œil sournois, et tordu. Sur une célèbre photographie, on la voit poser nue, les bras emplis de roses devant l’une de ses œuvres, représentant Jean-Paul Belmondo, lui-même peint couronné d’un ensemble floral à l’allure vaginal. (« Je suis une nudité intelligente », lui fait dire Smith. « Un corps intellectuel, une intelligence corporelle. L’Art est rempli de nus et je suis un nu qui pense et qui choisit. »)

Spirituelle, intelligente, et électrisante, Pauline Boty était une figure du « swinging London » : dansant à la télé dans Ready, Steady, Go ! (ndlr : une émission de tv britannique), faisant une apparition lumineuse dans le film Alfie en tant qu’objet amoureux. En 1965, elle tombe enceinte et découvre qu’elle est atteinte d’un cancer durant un examen de routine. Elle refuse la chimiothérapie, inquiète à l’idée que les soins nuisent à la santé du bébé et meurt à l’âge de 28 ans, quelques mois après avoir donné naissance à une fille. Elle tombe dans l’oubli jusqu’à ce que, des dizaines d’années plus tard, quelques-une de ses œuvres les plus rayonnantes et séditieuses soient redécouvertes, moisies et couvertes de toiles d’araignées, dans une dépendance de la ferme de son frère.

Ali Smith a été estomaquée la première fois qu’elle a vu un de ses tableaux.
« Il y a des personnes qui symbolisent leur époque et oh mon Dieu, Boty symbolise son époque. » Elle a voulu en savoir plus après avoir découvert qu’un inconnu avait commandé à Pauline Boty un portrait de Christine Keeler, mannequin qui s’était retrouvée au coeur de l’affaire Profumo¹ (ce tableau, « Scandal » daté de 1963, reste introuvable aujourd’hui).

Autumn mêle les divisions de 2016 avec ce procès de l’année 1963.
Ce sont deux années-clés selon Ali Smith, durant lesquelles un mensonge politique a produit des conséquences dramatiques sur la société au sens large. Tout comme le Brexit, ou l’invasion de l’Irak, l’affaire Profumo a marqué un tournant. «En attendant, le temps lui-même se fissure à cause d’un énorme mensonge, le mensonge est venu du Parlement et s’est propagé à travers le pays ; et les choses changent. C’est un tournant. Nous nous trouvions face à une masse de mensonges. Et la question est de savoir ce qu’il arrive culturellement parlant quand quelque chose est bâti sur un mensonge. »

L’une des choses qu’Ali Smith adore dans l’oeuvre ludique et observatrice de Pauline Boty, c’est qu’elle souligne comment les grands mythes culturels se sont formés et perpétués grâce aux images.
Elle ne peignait pas tant les personnes que les images déjà existantes de ces personnes : Marilyn Monroe titubant enroulée de fourrure; les Beatles, Elvis, JFK se faisant tirer dessus à Dallas. Telle la fiction, Ali Smith pense que « cela vous rappelle qu’il faut voir le monde comme une construction. Et si vous pouvez voir le monde comme une construction, vous pouvez questionner cette construction et vous pouvez suggérer des changements. Vous comprenez ainsi que les règles ne sont pas figées. »

BUM, tableau de Pauline Boty

BUM, 1966 par Pauline Boty. Photo: Pallant House Gallery

Au-dessus du bureau de l’écrivain, sur le mur, est accrochée une branche en porcelaine bordée de feuilles, entourée de douzaines de photos. Il y en a beaucoup de Pauline Boty, avec ses yeux de panda et ses cheveux couleur blé; il y a aussi quelques reproductions des peintures de cette dernière. L’une des préférées d’Ali Smith représente des fesses de femme particulièrement galbées, encadrées par un arche theâtrale. Juste en-dessous, en grosses lettres rouges, Pauline Boty a peint le mot « BUM » (« CUL »)

La journée s’achève. Au rez-de-chaussée, Ali Smith ramène des pommes qui proviennent de son arbre, ainsi que deux couteaux de poche. Des piles de livres et des disques s’amoncellent un peu partout, quelques tableaux calés sur des amas de magazines d’art et de papiers : un iceberg, un bol de citrons, une aquarelle représentant un lys rose se détachant d’un fond noir. Le lys est de John Berger, un autre écrivain si tenace dans sa foi en l’art qu’il en a tiré une force pour forger des liens, résistant à ce que le Thomas More de Skakespeare appelle « l’inhumanité colossale».

Comment allons-nous finir, si nous nous enfermons, se demande Ali Smith. Insistez sur les fortifications et vous vous créez une sorte de prison. Dans Autumn, une clôture électrique apparaît près d’un terrain communal, surveillé par une agence de sécurité fictive SA4A. C’est un spectacle si laid et absurde : « Une prison pour les arbres. Une prison pour les ajoncs, les mouches, les choux, pour les petits papillons bleus. Un centre de détention pour les huîtriers. » Il vaut beaucoup mieux les enfermer, qu’apprendre à communiquer dans une langue différente, qu’accueillir l’étranger en ami.

Elle sait déjà ce qui va faire la matière des trois autres livres de cette série, à défaut de savoir ce que l’avenir lui donnera comme sujet à traiter. L’hiver pense-t-elle, est synonyme de clarté, tandis que l’été symbolise ces couleurs appétissantes lorsque la lumière arrive et que les feuilles emplissent les arbres. Mais demandez-lui des détails sur ses personnages et elle se renferme.
J’apprécie particulièrement le personnage de chanteur malicieux d’Autumn, Daniel Gluck : un centenaire détendu dont la vie a balayé le siècle. Beaucoup des personnages mémorables d’Ali Smith sont des perturbateurs, Ash dans son roman « Like » , Amber de « The Accidental² » ou encore Miles, le squatteur dans « There But For The³ ».
Daniel, au contraire, est un re-constructeur : une bonne personne qui rend la bonté sexy, élégante et fun.

Dans l’une des plus belles scènes du roman, il joue au conteur avec Elisabeth Demand, sa petite voisine précoce et malheureuse. Lorsqu’elle invente un personnage qui veut faire la guerre, il invoque en retour une armée de personnages animés, d’Aladdin à Cendrillon, « une vision surréaliste de l’enfer ». Puis il les imagine fâner avec le temps, l’herbe pousser à travers leurs côtes et leurs yeux, leurs costumes arrachés, jusqu’à ce qu’il ne leur reste rien que des os en fleur. Je ne dévoilerai pas la suite de leurs échanges, mais j’ai trouvé ce passage plus réconfortant et rigoureux que tout ce que j’ai pu lire cette année.

La fiction possède ce pouvoir : un espace pour réfléchir, pour trouver de nouveaux moyens de répondre et de réagir aux mensonges et aux armes et aux murs. Le simple fait d’ouvrir un livre , dit Ali Smith, est déjà un acte créatif, permettant au lecteur d’acquérir un peu de bienveillance et de souplesse. “L’Art est l’un des principaux moyens que nous possédons pour nous ouvrir aux autres et nous dépasser. L’art est fait pour ça, c’est le produit de l’être humain ancré dans le monde, et de l’imagination. L’invincibilité de la vie dans les oeuvres, peu importe l’époque, les histoires, les parcours de vie, donne l’impression de se voir offrir le monde entier, ses lumières et ses obscurités. C’est à ce moment-là que l’on peut travailler sur ces obscurités et ces lumières en stimulant notre imagination.

Source (article original) : https://www.theguardian.com/books/2016/oct/16/ali-smith-autumn-interview-how-can-we-live-ina-world-and-not-put-a-hand-across-a-divide-brexit-profu

¹John Profumo, ministre de la Défense dans le gouvernement conservateur de Harold Macmillan, avait eu pendant son mandat une liaison avec le mannequin (ou call-girl) Christine Keeler. Il fut obligé de démissionner en 1963, une fois la liaison révélée au public. Le scandale durera 6 mois car en plus de son histoire avec John Profumo, Christine Keeler entretenait parallèlement une liaison avec l’attaché militaire soviétique à Londres, Eugene Ivanov soupçonné d’espionnage… Ce qui évidemment, en pleine période de guerre froide, prit d’autant plus d’ampleur imprévue. Malgré son démenti John Profumo dut abandonner son poste. le premier ministre Macmillan dût également quitter Downing Street après l’affaire.

²La Loi de l’accident, trad. de Laetitia Devaux, Paris, Éditions de l’Olivier, coll. « Littérature étrangère », 2007

³Le fait est, trad. de Laetitia Devaux, Paris, Éditions de l’Olivier, coll. « Littérature étrangère », 2014

image sources

  • img_7363: Olivia
  • Autumn: Olivia
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