"A Book Of American Martyrs" | Eponine & Azelma

Critiques

« A Book Of American Martyrs », par Joyce Carol Oates

Joyce Carol Oates a toujours nourri une passion pour la boxe : comme elle le décrit elle-même, (http://bit.ly/2p3wKfp) ce sport est la « représentation stylisée d’une lutte à mort ».

Elle en a fait plusieurs sujets d’articles, des essais, qu’elle a d’ailleurs compilés dans un livre publié en 1987, qui s’intitule On Boxing (VF: « De La Boxe« , éd. Tristram, traduit par Anne Wicke, 2012)

Each boxing match is a story, a highly condensed, highly dramatic story -even when nothing much happens: then failure is the story

Un match de boxe c’est une histoire, une intrigue hautement condensée, hautement dramatique -même quand rien ne se passe : alors c’est l’échec qui en devient le sujet.

Si chaque match est un roman, A Book Of American Martyrs c’est l’histoire d’un combat. La mise en scène d’ une bataille autour d’un sujet qui divise l’Amérique : l’avortement.

Une lutte à mort pour la vie ou pour la liberté selon le côté duquel on se place. Deux familles sont sur le ring représentées par leur champion. Et chacun croit combattre pour ce qui est juste.

Les deux héros, les deux martyrs de ce livre sont deux militants de leurs causes respectives ; deux hommes qui ne survivront pas au combat. Car si la boxe est un art, un sport, un spectacle qui se termine par un K.O, une démonstration de force et non un homicide en public, Luther Dunphy et Gus Voorhees, eux, ne se contenteront pas de faire les morts, ils y perdront la vie.

 

 

Résumé

A Book of American Martyrs – Joyce Carol Oates

Luther Dunphy et Gus Voorhees vont se rencontrer pour la première et la dernière fois sur le parking de la clinique dans laquelle ce dernier exerce en tant que chirurgien pro-avortement.
Un matin, Luther Dunphy, fervent chrétien et militant anti-IVG, décide d’attendre le docteur Voorhees sur son lieu de travail, armé et bien décidé à éliminer celui « qui tue les embryons ». Sans peine, ni regret, il lui tire dessus, touchant par ricochet le chauffeur du médecin. Les deux victimes décèdent sur le coup, et Luther Dunphy est arrêté sur le champ sans opposer de résistance.
Les deux familles sont brisées, l’événement passionne les médias ; vont s’ensuivre le procès, la prison, les maladresses dans la gestion du deuil, des années de culpabilité, de dépression et de différends familiaux.

A Book Of American Martyrs va s’intéresser à ces deux « camps » pendant une décennie, pointant les effets bouleversants de cet homicide sur les familles Dunphy et Voorhees. Pour cela, Joyce Carol Oates va notamment utiliser leurs filles aînées : Naomi et Dawn. En construisant une symétrie, et en étudiant le parallèle entre leurs parcours, l’auteure va tenter de nous faire comprendre que grandir en tant que fille de martyre n’est pas aisé que l’on soit fille de victime ou de meurtrier.

Luther Dunphy va devenir le symbole de la lutte contre l’IVG, tandis que le docteur Voorhees représentera la figure des partisans de la liberté.

 

Avis

Joyce Carol Oates (ici à l’ Edinburgh International Book Festival, Edinburgh, Scotland. UK
Août 2012 © COPYRIGHT PHOTO PAR MURDO MACLEOD

 

 

 

 

 

Le génie de Joyce Carol Oates tient dans sa capacité à toujours aborder des sujets de société et d’actualité dans ses romans, en n’ayant jamais peur de la controverse. C’est encore le cas ici avec A Book Of American MartyrsElle publie à peu près 2 romans par an, et une trentaine de nouvelles. L’auteur du célèbre Blonde en est à plus de 50 romans publiés et 36 recueils de nouvelles. Son dernier livre traduit et publié à ce jour en France est Jack Of Spades (VF: « Valet de Pique«  éd.  Philippe Rey, traduit par Claude Seban).

Il y a quelques semaines, le président américain Donald Trump a promulgué, une loi permettant aux Etats américains d’interdire le financement public des cliniques pratiquant l’avortement. L’auteure a donc encore une fois visé juste, en abordant ce thème qui oppose les « pro-vie » et les « pro-choix », et en parvenant à argumenter les positions des uns et des autres en se mettant dans la peau de ces différents personnages, changeant ainsi de point de vue de chapitre en chapitre.

Passionnante et précise, Joyce Carol Oates nous entraîne dans une Amérique divisée, sans parodie ni caricature.

Tandis que le docteur Voorhees s’entête à défendre la liberté des femmes et leur choix de mener une grossesse jusqu’au bout ou non, le militant Luther Dunphy, combat pour le droit à la vie des embryons.
Malgré les menaces, et les mises en garde de sa femme, le chirurgien continuera d’exercer son métier jusqu’à en mourir et devenir un symbole de la cause « pro-choice ».

Les deux hommes ont en tout cas tous deux préféré l’idéalisme de leurs luttes à la sécurité de leurs familles.

Luther Dunphy, lui justifie son combat par la religion : il a été appelé par Dieu et ne fait que porter secours aux futurs enfants de ces femmes dont il ne comprend pas la décision d’avorter. Il pense faire acte d’assistance à personne en danger. Comme il l’explique souvent dans le livre, il considère que tuer un médecin qui pratique l’IVG, c’est une forme de légitime défense, de protection contre ces futurs bébés qui ne peuvent se plaindre.

« If Voorhees could be struck down, the babies that were to be murdered by his hand, and by other abortion doctors in emulation of him would have another chance at life. »

« Si Voorhees était abattu, les bébés qu’il s’apprête à tuer, lui et les autres médecins qui pratiquent l’avortement, auraient une chance de vivre. »

Il sera alors porté aux nues par les associations de militants anti-avortement, qui verront dans l’arrestation de Luther Dunphy, puis dans sa mort par injection létale, un sacrifice pour leur cause.

Sauf que les intentions de Luther Dunphy ne sont pas si claires… Luther et sa femme Edna Mae eu plusieurs enfants dont l’une, Daphné, est décédée suite à un accident de la route. C’est son père qui conduisait. On comprend également petit à petit, que Daphné est né handicapée et probablement trisomique.

Plus on tourne les pages, plus l’on se demande, si l’accident dans lequel seul Luther a survécu, est bien un accident… A-t-il voulu se débarrasser de sa fille, née différente ? Son militantisme anti-avortement n’est-il qu’une façade derrière laquelle Luther se réfugie, après avoir lui-même tué son enfant bien après sa naissance ? Rejette-t-il sa culpabilité sur ces femmes qui décident d’interrompre leur grossesse ?

« Sometimes it seemed, when my mind was tired and confused, in the worst hours of the night, that our beloved Daphne had been struck down on the highway by the abortionist-murderers and not by an unknown driver of a pickup truck. […] And so it seemed, executing the abortionist-muderer Voorhees was intended by God as a way of exacting justice for our daughter. »

« Lorsque j’étais fatigué et confus, aux heures tardives de la nuit, il me semblait que notre Daphnée adorée avait été tuée sur l’autoroute, par les avorteurs-tueurs, et pas par un conducteur de camion inconnu. […] Il me semblait alors, que l’exécution de l’avorteur-tueur Voorhees avait été préparée par Dieu, comme un moyen de rendre justice à notre fille. »

 

Luther Dunphy a de toute façon un passé sulfureux : accusé de viol dans sa jeunesse, son échec à devenir pasteur a sûrement fait grandir en lui une violence qui était déjà là. Sa famille lui est soumise, sa femme Edna Mae, est une petite chose fragile surtout depuis la mort de leur fille, et ses enfants ne sont pas bons en classe et possèdent une intelligence limitée.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’y a pas de caricature de la part de Joyce Carol Oates : ces personnages sont tous complexes, attachants et leurs arguments sont loin d’être moqués ou non pris au sérieux par l’auteure. Il y a une grande empathie dans sa peinture de la famille Dunphy, notamment au moment du décès de Luther, condamné à mort.
La description de la traversée du couloir de la mort, de la préparation des produits, de l’injection létale a de quoi donner des frissons dans le dos, et fait regretter la sentence au lecteur qui pourtant, a assisté impuissant, quelques pages plus haut, au meurtre de sang-froid.

En parallèle la famille Voorhees, plus éduquée et soudée, vit au rythme des voyages et des mutations de Gus. Celui-ci visé régulièrement par des menaces ne prend pourtant pas au sérieux les attaques dont il fait l’objet. C’est un idéaliste qui aime son métier, tient à aider les jeunes femmes en détresse. Malgré les inquiétudes de sa femme Jenna, il exerce la médecine sans répit, et gagne ses galons de médecin respecté et se retrouve surnommé le « baby killer » par les anti-IVG.

Après le meurtre, Jenna porte le fardeau de la réputation de son mari, allant même jusqu’à avoir l’impression que le procès du tueur de son mari, se transforme en procès sur l’avortement.

La famille idéale, contrairement à ce que l’on pourrait penser ne va pas résister à la cassure. Au lieu de se rapprocher les enfants vont s’éloigner de leur mère.

Ce que Joyce Carol Oates nous montre c’est que la désintégration des deux familles, peu importe leurs opinions, leurs arguments, a les mêmes conséquences.
Les enfants des deux protagonistes sont moqués à l’école, déprimés, et en échec. Ils s’enferment dans leur solitude pour passer au-dessus de leur douleur.

« We were children made mean by grief. We were children with wizened little crab apple hearts and death’s-head grins”

« Nous étions des enfants aigris par le deuil. Nous étions des enfants aux coeurs rougis tels des pommes sauvages desséchées, et aux sourires de têtes de mort »

Le livre va donc se focaliser sur Naomi Voorhees et Dawn Dunphy. Les deux filles vont chacune trouver un parcours différent pour s’en sortir : Naomi va opter pour une école de cinéma, tandis que Dawn va devenir boxeuse professionnelle. L’une veut chercher à comprendre et à raconter, l’autre veut se défouler et cacher son identité.

Pas facile d’être les filles de deux figures médiatisés. Elles ont toutes les deux perdu leur père au même âge, perdu leur relation avec leur mère, construit leur vie sur leur enfance meurtrie, et connu l’exposition médiatique et la pression de la culpabilité.

Qui sont les vraies martyres dans cette histoire ? Leurs pères qui se sont battus pour leurs idées ? Ou leurs filles qui ont dû en subir les conséquences ?

Au-delà de la question de l’avortement, Joyce Carol Oates questionne le sens du sacrifice. Comme sur un ring, les défenseurs d’idées controversées se rendent régulièrement coup pour coup, mais mettent aussi leur ego en jeu. Ils risquent leurs vies pour le spectacle, au détriment de la sécurité de ceux qui les aiment et qui parfois les encouragent. Il y a toujours une bonne excuse pour continuer. Mais les victoires de chacun, aussi indispensables soient-elles pour mener à bien la lutte, ne mènent-t-elles pas, de façon inéluctable, à un K.O final dont les conséquences ne sont pas toujours maîtrisées ? 

Happy reading 😉

 

A Book Of American Martyrs
Edition : Ecco pour la version américaine, ou 4th Estate pour la version britannique.
736 pages

 

 

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